Ce type de menace n’a rien d’extraordinaire. D’abord qualifiées d' »incidents », les attaques menées par le Kremlin sur le territoire européen n’ont cessé de gagner en fréquence et en intensité ces derniers mois. Comme le reconnaissent désormais ouvertement nos dirigeants, l’Europe est bien en guerre contre la Russie et tente tant bien que mal de se préparer aux diverses formes que pourrait prendre ce conflit à moyen terme.

​​Les Européens sont-ils trop timides face à la multiplication des attaques hybrides ? « Ça n’empêchera pas la Russie de poursuivre »

« Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, la guerre a placé les questions de défense au centre des préoccupations de l’UE sur le plan politique » constate la Cour des comptes européenne (CCE) dans un rapport publié jeudi destiné à évaluer les avancées et les blocages de la mise en place d’une nouvelle politique européenne de la Défense. « Selon la Feuille de route pour la préparation de la défense à l’horizon 2030, l’Europe doit disposer d’une base industrielle en matière de défense qui lui confère un avantage stratégique et l’indépendance requise grâce à une innovation de pointe et une production de masse rapide dans les périodes critiques ». Problème, selon la CCE : « La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine a révélé d’importantes vulnérabilités en matière de défense dans les États membres de l’UE, qui découlent de décennies de sous-investissement ».

Dépendance aux armes et matériaux extérieurs

Ainsi, les réserves de munitions et de missiles des membres de l’Union européenne étaient insuffisantes pour répondre aux demandes initiales ukrainiennes. La faible production d’armement observée jusqu’à présent confronte par ailleurs les États membres aux limites de leur capacité à reconstituer ces stocks, exacerbées par de longs délais de fabrication. La guerre en Ukraine a, en outre, mis en évidence la fragmentation et la complexité des chaînes de valeur de l’industrie de la défense européenne, ainsi que sa forte dépendance vis-à-vis de pays tiers.

Le Kremlin durcit encore ses attaques et entend militariser le parlement

« Entre le début de la guerre en Ukraine (en février 2022, NdlR) et juin 2023, 78 % des acquisitions réalisées dans le domaine de la défense par les États membres de l’UE provenaient de l’extérieur de celle-ci, les États-Unis représentant à eux seuls 63 % de ces acquisitions », indique la Cour des comptes européenne. « Les innovations, telles que les technologies quantiques, les biotechnologies, les neurotechnologies, les matériaux avancés et la robotique, occuperont une place de plus en plus importante au cours de la prochaine décennie. Les matières premières stratégiques sont tout aussi importantes. Or, à l’heure actuelle, l’UE est fortement dépendante des importations de ces matériaux également ».

Trains, routes, douanes… Rien n’est prêt pour déplacer armes et troupes en Europe en cas de conflit

Un rapport sur la mobilité militaire publié en 2025, pointe quant à lui la présence de goulets d’étranglement dans les réseaux de transport, avec une incidence sur la mobilité et la capacité des forces européennes à se déplacer efficacement sur le continent.

Plus de 450 milliards d’euros en 2026

Tout cela était connu. Reste désormais à voir comment l’Union y remédie dans les limites de ses compétentes, soit principalement le développement d’une l’industrie de la Défense et l’adoption d’un cadre juridique plus flexible. « Pour la période 2028-2034, la Commission a proposé de regrouper plusieurs instruments de défense existants en un seul : le Fonds européen pour la compétitivité » rapporte la CCE. « La dotation du Fonds en faveur de la résilience et de la sécurité, de l’industrie de la défense et de l’espace constitue sa composante la plus importante, représentant environ 125 milliards d’euros sur un total de 234 milliards d’euros, soit environ 53 % de la dotation globale proposée. Ces évolutions montrent que l’UE considère de plus en plus la défense comme un domaine d’action distinct. Les institutions de l’UE ont ainsi mis en place des structures de gouvernance spécifiques, renforcé la surveillance politique et étendu le contrôle parlementaire. Il s’agit d’un changement important par rapport à l’approche précédente, en vertu de laquelle la défense était principalement traitée comme une composante de l’action extérieure ».

Sur les questions de défense, l’Europe « n’est pas très avancée

Depuis 2022, des ressources financières supplémentaires ont été mobilisées tant au niveau de l’UE qu’à celui des Vingt-sept. Les États membres ont fortement augmenté leur budget annuel alloué à la défense, dont le total est passé de 262 milliards d’euros en 2022 à 418 milliards d’euros en 2025. Pour 2026, ce budget global est estimé à 454 milliards d’euros. Dans l’ensemble, les dépenses de défense combinées des États membres (en prix constant) ont augmenté de 78,6 % entre 2020 et 2025. Mais ces montants, lorsqu’ils sont investis en Europe, soutiennent « quelques champions nationaux » de l’armement, sans réellement développer la base industrielle et technologique de la Défense européenne (BITDE), qui demeure trop fragmentée.

Un million de munitions en 2024, mais…

Tout cela porte en partie ses fruits. En 2022, la production de munitions d’artillerie de 155 mm – essentielles pour l’Ukraine – au sein de l’UE était de 300 000 à 400 000 pièces par an. En 2024, les États membres ont livré un million de pièces à Kiev. « Atteindre l’objectif visant à parfaire l’état de préparation en matière de défense d’ici à 2030 ne sera toutefois pas chose aisée », regrette le rapport de la CCE. « L’UE et ses États membres pourraient progressivement être amenés à jouer un rôle accru au sein de l’Otan, mais il sera difficile de parvenir à l’autonomie stratégique et d’être en mesure de soutenir de manière indépendante des opérations militaires de haute intensité d’ici à 2030 […] Selon la déclaration du commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius de mars 2025, les investissements nécessaires pour adapter les infrastructures de transport aux normes militaires s’élèvent par exemple à environ 70 milliards d’euros. Or, 1,7 milliard d’euros seulement ont été alloués pour la période 2021-2027, et le budget proposé pour la période 2028-2034 est de 17,7 milliards d’euros ».

Deux tiers du prêt européen de 90 milliards d’euros à Kiev seront réservés à l’assistance militaire

Contrairement au processus de planification de l’Otan, celle des capacités dans l’UE n’est ni cyclique ni linéaire, mais suit largement une logique ascendante, dans laquelle les États membres déterminent leurs propres besoins. Les experts ont constaté qu’aucun document public n’expliquait pleinement le processus et que la planification de la défense relevait toujours du niveau national et non du niveau européen.

Cela peut entraîner une fragmentation des investissements, des doublons ou des lacunes persistantes en matière de capacités. Le défi consiste donc à orienter les dépenses nationales vers des priorités convenues collectivement et à veiller à ce que les ressources servent à combler les lacunes les plus critiques en matière de préparation de la défense européenne dans son ensemble.