ENTRETIEN – Créatrice de mode, elle fait sensation avec son podcast filmé, où les célébrités s’allongent sur le divan pour parler du vêtement.

«Je comprends le cliché d’une jeune avec un vieux, mais Dado m’a sauvée.» Chez les Freud, la mise à nu est tout un art. Sigmund, le père de la psychanalyse, a dévoilé les tréfonds de notre psyché. Lucian, le peintre, son petit-fils chéri, nous a livré avec ses pinceaux les chairs lasses. Intellectuels et célébrités se sont tous dénudés dans son atelier. Tous sauf une (protocole oblige), la reine Élisabeth II. Mais si elle a gardé couronne et collier de perles sur son ensemble bleu triste, les signes du temps sur son visage sont restitués sans pitié dans ce portrait qui fit scandale. Aujourd’hui, c’est à Bella, fille de Lucian, arrière-petite-fille de Sigmund, de mettre des personnalités à nu dans son podcast, l’un des plus originaux et écoutés du moment : Fashion Neurosis.

Aujourd’hui, c’est à Bella, fille de Lucian, arrière-petite-fille de Sigmund, de mettre des personnalités à nu dans son podcast

Couchées sur un divan dans l’intimité de son salon cosy, elles se laissent aller à des confessions intimes sur les vêtements et la nudité avec une fraîcheur désarmante. Mais avant ce succès grand public, Bella comptait déjà des adulateurs, épris de sa marque de vêtements éponyme, cool et cérébraux juste ce qu’il faut. Des vestes au tailoring impeccable et aux multiples poches (le vertige ultime de se libérer du sac), des costumes trois pièces à la Bianca Jagger, des tee-shirts à messages (Ginsberg is God, Hello Cunty, Whatever), et l’iconique pull bicolore marqué 1970 que toutes les filles dans le vent (de Kate Moss, Kate Middleton, Alexa Chung et Zadie Smith aux it girls de Chelsea) se sont arraché. Le succès immédiat de cette collection, elle le doit à la manière subtile de revisiter certains tropismes de l’imaginaire des seventies sans tomber dans le cliché de la patte d’eph. Des silhouettes à peine androgynes, des coupes plutôt masculines, des looks qui jouent la légèreté insouciante mais intello.

Bella comptait déjà des adulateurs, épris de sa marque de vêtements éponyme, cool et cérébraux juste ce qu’il faut

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La route pour arriver à ce degré de coolitude n’a pourtant pas été simple, et ne déparerait pas dans les dossiers psychanalytiques de son aïeul. Dans l’ordre : un père trop épris de son art, une mère trop jeune pour en être une, une enfance de précarité et de nomadisme, une adolescence de doute et de rébellion, une relation avec un prince italien flamboyant et amateur d’opium de trente-six ans son aîné, des années de repli sur elle-même, de psys, de liens dénoués et renoués avec ses géniteurs ; une sorte de délivrance enfin, en trouvant sa voie dans la mode, et maintenant, une voix dans son podcast.

Isobel Lucia, dite Bella, naît en 1961, de l’union entre Bernardine Coverley et Lucian Freud. À 17 ans, Bernardine, fugueuse, se libère de ses racines irlandaises catholiques dans le tourbillon du Swinging London auprès de Lucian, presque la quarantaine, artiste charismatique et volage. Le couple se sépare après la naissance d’Esther, sœur cadette de Bella, et leur mère les embarque à Marrakech au milieu de communautés hippies, telles des vagabondes sans repères. «J’apprenais l’arabe, je comprenais ce que les gens disaient de nous», se souvient Bella, qui sera un temps confiée à des amis pendant que Bernardine partira en Algérie rencontrer un maître soufi.

Bella Freud.
Turkina Faso/modds

Retour en Angleterre au bout de deux ans, dans la campagne du Sussex chez le nouveau compagnon de la mère. Là, Bella fréquente une école Steiner et vit une épiphanie fashion : «Le look des maîtresses en Birkenstock était vraiment laid…» Elle a 16 ans quand elle part vivre à Londres. Entre virées nocturnes dans des boîtes interlopes au bras de son père et une école qui ne lui correspond pas, elle se cherche, et se trouve : punk. Chez Vivienne Westwood, dans la mythique boutique Seditionaries, elle s’intéresse forcément de plus en plus à la mode. Elle a 20 ans quand elle rencontre le prince Alessandro «Dado» Ruspoli, qui en a 56. Esthète et charmant, cet aristocrate dont on dit qu’il a inspiré Fellini pour La Dolce Vita emporte Bella dans son palazzo romain. «Je comprends le cliché d’une jeune avec un vieux, mais Dado m’a sauvée.» Pendant cette parenthèse romaine, elle fréquente d’abord une école de mode. Lasse au bout de quelques mois, elle ne se présente plus aux cours et choisit d’aller directement dans les ateliers apprendre les secrets des meilleurs tailleurs de la ville, ceux qui créent les costumes et chemises du prince que Bella aime emprunter. Comme un rituel, le soir avant le dîner, ils fument de l’opium en guise d’apéritif.

Je comprends le cliché d’une jeune avec un vieux, mais Dado m’a sauvée

Bella Freud

Après trois ans, elle est prête à rentrer à Londres et proposer ses services à Vivienne Westwood, cette fois en suivant le marketing et la fabrication puisqu’elle sait désormais parler aux fabricants italiens. C’est à cette époque qu’elle pose pour son père, nue. Et commence à écrire et produire des films, initie des collaborations avec des artistes… Enfin, en 1990, elle lance sa marque et sa première collection. Le logo (une esquisse en noir et blanc de la tête d’un chien encadrée par son nom) est dessiné par son père, inspiré de Pluto, son lévrier whippet. Succès immédiat malgré la crise. Depuis, les saisons se succèdent, les collections s’étoffent avec un parfum, des bougies, des objets pour la maison, des collaborations, dont récemment avec Marks & Spencer. Ses pièces se vendent dans des concept-stores pointus et dans la seule boutique de la marque, en centre-ville, pas loin d’Annabel’s, le club redevenu à la mode, où la jeune Bella allait retrouver le Tout-Londres avec son père.

En 1990, Bella Freud lance sa marque et sa première collection : le logo est dessiné par son père, inspiré de Pluto, son lévrier whippet

Côté vie privée, elle se marie avec James Fox, journaliste et écrivain dont elle se sépare en 2017, ne fait pas la mère hélicoptère, et adore parler poésie avec son fils Jimmy Lux, étudiant en littérature comparée. Elle a pu dire au revoir paisiblement à ses parents disparus la même semaine de l’été 2011. Cet équilibre intérieur trouvé, autre chose lui trotte en tête. Une idée autour de la mode, qu’elle esquisse d’abord en talk-show, puis en format série télé. C’est en échangeant avec des amis qu’elle pense podcast, et imagine ses invités allongés sur un canapé en tissu bouclé blanc, elle, assise sur un fauteuil délabré en cuir couleur tabac ayant appartenu à son père, lançant les questions hors de leur champ de vision. Coup d’essai avec Rick Owens, qui confesse sa honte d’avoir des tétons minuscules, et Éric Cantona, qui s’interroge sur la couleur. Suivront Zadie Smith (culpabilisant de lire No Logo, de la militante Naomi Klein, mais rêve d’une paire de Nike), Cate Blanchett, Nick Cave, Julianne Moore, Karl Ove Knausgaard, Rosalía, David Cronenberg… Tous jouent le jeu en tombant le masque, en se laissant aller à des moments d’intimité, de partage, à des aveux inédits. Bella les écoute, relance, raconte, elle aussi, quelques anecdotes de sa vie, de voix douce et enchanteresse : c’est touchant, parfois drôle, très vrai. Alors que Fashion Neurosis continue de faire de nouveaux adeptes, à notre tour de mettre Bella à la place de ses invités…

Bella écoute ses invités, relance, raconte, elle aussi, quelques anecdotes de sa vie, de voix douce et enchanteresse

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Madame Figaro. – Votre enfance a été mouvementée… 
Bella Freud. – Très imprévisible, je dirais. Mes parents ne vivaient pas ensemble, ma mère avait fugué jeune, ses parents n’étaient même pas au courant de l’existence de ma sœur et moi. Mais on était très unies, nous trois. Puisqu’on avait très peu d’argent et que ma mère s’intéressait à certaines formes de spiritualisme, notamment le soufisme, elle nous a emmenées au Maroc. Elle nous lisait des contes soufis qui, pour nous, enfants, avaient un sens. Il y avait beaucoup d’amour, mais le manque de règles, de structure dans le quotidien, générait beaucoup de tension et d’angoisse. Toute seule, je m’imposais ma propre discipline, je me testais et fixais des limites. Mais à 12 ans, tout est parti en éclats. Soudainement, personne ne m’encourageait, ne prêtait attention à moi. Ma mère avait un nouveau compagnon qui avait trois enfants. Alors, j’ai viré nihiliste, plus rien n’avait ni intérêt ni sens. 

Et découvrir que votre père avait officiellement quatorze enfants ? 
Franchement, je trouvais cette information-là plutôt excitante. Je me disais : «Me voilà avec plein de demi-frères et sœurs avec qui créer du lien.» Ma mère a toujours parlé de notre père en bien. Malgré le fait qu’il ne nous aidait pas beaucoup, elle a toujours fait en sorte que nous ayons une vraie relation avec lui. Il l’a délaissée, elle, mais s’est toujours intéressé à nous.

Malgré le fait qu’il ne nous aidait pas beaucoup, ma mère a toujours fait en sorte que nous ayons une vraie relation avec mon père

Bella Freud

Au point de vous emmener à 14 ans partager ses virées nocturnes dans des boîtes louches comme The Colony et vous offrir une Gitane et un verre d’alcool… 
C’était intimidant et fascinant : mon quotidien était tellement différent ! Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à entrevoir une route vers l’art au sens large. 

C’est de là que vient votre tee-shirt Hello Cunty («Salut connasse», en français) ? 
J’ai grandi dans un univers où le langage, les mots comptent. Mon éducation s’est faite à travers la littérature. Mon père, dont l’anglais était la deuxième langue, avait une maîtrise des mots articulée, dévastatrice, et si drôle ! Francis Bacon aussi. Il était si vif qu’il pouvait vous clouer au sol d’une phrase. Hello Cunty était le mot de bienvenue de Muriel, la propriétaire du Colony, pour tous et toutes. J’adorais cette idée d’intégrer des mondes en un seul mot. Je savais qu’en l’utilisant pour un tee-shirt, je prenais peut-être un risque, mais articuler des mots, c’est toujours prendre un risque. 

Avez-vous su tôt que vous alliez entrer dans la mode ? 
En grandissant, je voulais être plein de choses. J’adorais les animaux et j’ai pensé devenir fermière, mais à cette époque on ne pouvait qu’être l’épouse de quelqu’un. Voulais-je devenir femme de fermier ? Certainement pas ! Puis j’ai voulu fugacement former un groupe de musique. En m’inscrivant dans une école de mode, j’ai pensé trouver quelque chose. Les vêtements m’intéressaient pour leur pouvoir de transformer une personne. C’est drôle, car chez moi, on ne lisait pas Vogue…

Les vêtements m’intéressaient pour leur pouvoir de transformer une personne.

Bella Freud

Les Anglais ne s’intéressaient pas à la mode ? 
Je l’ai compris en vivant en Italie : là-bas, c’était normal de s’intéresser à la mode, presque obligatoire. Tandis que chez nous c’était embarrassant, et surtout, il ne fallait pas montrer qu’un look était pensé. Pour les Italiens, on était scruffy (débraillés, NDLR), mal fagotés, limite miteux… Pour les Anglais, c’est l’irrévérence qui compte, et pour moi, c’était beaucoup de boulot d’avoir l’air jolie en prétendant ne pas m’en soucier. Je me souviens que les premières fois que Vivienne Westwood se rendait en Italie, on la regardait avec dédain et on se moquait d’elle. 

Quelle est la chose la plus importante que vous ayez apprise de Vivienne Westwood ? 
La même que de mon père : la persévérance. Quand on a une idée, il faut la poursuivre, s’y appliquer, and you work until it works («et vous travaillez jusqu’à ce que ça fonctionne», NDLR). Quand mon père commençait un tableau et que quelque chose ne marchait pas, je voyais parfois son impatience. Il ne lâchait pas. Ni l’un ni l’autre n’ont jamais lâché, malgré les critiques. 

Et vous, y parvenez-vous ? 
Je crois que oui. Les critiques ne m’arrêtent pas. Mais je préfère les réactions positives, c’est énergisant, et plus fun. 

Et qu’avez-vous appris de Dado, votre prince italien ? 
Il était adorable, charmant, et tellement généreux. Je comprends bien sûr que notre différence d’âge ait posé problème, mais il m’a sauvée, il s’est occupé de moi à un moment où j’en avais vraiment besoin. Il m’a aimée. Nous avions une belle relation. Dans sa tête, nous avions le même âge. Et sa garde-robe était fantastique. J’ai passé trois belles années, puis j’ai grandi, et cet arrangement ne me convenait plus. 

Qu’est-ce qui vous a poussée à lancer votre marque ? 
Après avoir travaillé chez Vivienne, je ne savais pas si j’allais continuer ou tout arrêter. J’ai dessiné quelques accessoires, j’ai gardé le contact avec son fabricant de maille écossais qui voulait bien travailler avec moi, et entre-temps, je me suis lancée dans l’écriture et la direction de courts-métrages. Je trouve qu’on a plus de contrôle sur un film que dans la présentation d’une collection. J’aime les collaborations, les points de vue d’un autre.

Je trouve qu’on a plus de contrôle sur un film que dans la présentation d’une collection

Bella Freud

À propos, parlons du regard de votre père : avoir posé nue pour lui n’est pas anodin, même si vous dites que poser nue est différent d’être nue… 
Poser est une forme de contrat entre les deux parties. Dans ce cadre, il y a une forme de protection totale. C’est précisément ce que je ressentais. J’admets avoir été nerveuse juste avant, j’ai vécu un moment où je me suis demandé ce que je faisais, mais il est vite passé. Je me sentais partie intégrante d’un projet où mon rôle était d’être nue. J’étais à l’aise, et j’ai trouvé ça intéressant. Pour tout dire, j’étais plus préoccupée par mon ventre un peu potelé… 

Dans Fashion Neurosis, Helena Bonham Carter a confié adorer vos vêtements mais ne pas pouvoir les porter à cause de sa morphologie. finalement, c’est vous le modèle de vos collections ? 
Mais je pourrais dire la même chose à mon sujet. Par exemple, les coupes en biais, que j’aime tellement, ne me vont vraiment pas ! Pareil pour les vestes courtes, ou les fabuleuses robes en tulle de Molly Goddard. Sur moi, ça fait pauvre cousine de campagne… Oui, je pars de moi pour dessiner, mais je crois pouvoir rendre une personne belle dans mes vêtements bien plus qu’elle ne le pense. Au fond, j’ai toujours aimé les silhouettes un peu androgynes.

Je pars de moi pour dessiner, mais je crois pouvoir rendre une personne belle dans mes vêtements bien plus qu’elle ne le pense

Bella Freud

La suite du Diable s’habille en Prada sort fin avril. Pour certains, les deux décennies qui les séparent équivalent à une ère géologique en termes de mentalités et d’inclusivité. Vous «orbitez» dans la mode depuis quarante ans, qu’en dites-vous ? 
C’est bien et utile d’avoir des standards. Ce qui est derrière nous, j’espère, c’est le harcèlement. C’est horrible de s’acharner sur quelqu’un, de casser son élan, de tuer sa confiance en soi. Mais j’ai un peu de mal avec l’impératif actuel d’être toujours bienveillant. Et crier à la misogynie de Picasso ne nous mène pas loin. L’art, la mode, la recherche de soi provoquent forcément des questionnements, mais si tout est trop lisse…

J’ai un peu de mal avec l’impératif actuel d’être toujours bienveillant

Bella Freud


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Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts de designer ? 
Chaque saison était un autre défi, mais heureusement, le système a changé. À mes débuts, il fallait présenter un catalogue très étoffé, avec plein de couleurs et styles, c’était si cher à produire. À la fin des années 1990, le marché s’est montré plus sympathique, les créateurs pouvaient présenter de petites collections, peu de palettes couleur. Maintenant, la longueur de la jupe est un non-sujet. 

Et vous vous concentrez sur un look ? 
Celui que je sais le mieux faire. Je fonctionne comme ça. Pour moi, la mode, c’est comme on se sent, comment composer son identité, c’est le lieu où cacher les choses, ou, au contraire, les rendre visibles. Cet équilibre ou ce contraste, c’est très stimulant. Il est important de ne pas porter des vêtements qui minent la confiance. 

Vous dites que si on se sent bien dans son vêtement, le cerveau gagne en énergie… 
Achetez les vêtements qui vous conviennent et vous serez plus concentré.
 
Venons-en à votre podcast : vous avez osé le protocole freudien du canapé ! 
Quand j’y ai pensé, je me suis dit : «C’est gonflé quand même, tu ne peux pas ! Et pourquoi pas ?» Je voulais interviewer des personnalités, pas forcément dans la mode, mais véhiculant une sensibilité sur les vêtements, le style. Mes premiers invités (Rick Owens, Zadie Smith…) se sont livrés si candidement… J’avais l’impression de découvrir une autre planète. Le but est de faire surgir l’inattendu. On cherche, sans savoir quoi. 

À part Elton John, qui figure sur votre dream list  ? 
Incontestablement Miuccia Prada… et tant d’autres. En un an, Fashion Neurosis m’a ouvert un potentiel inespéré. Ce n’est que le début. Plus on en fait, plus on peut en faire ! 

Et pas de regrets ? 
Un, depuis plus de quarante ans : ado, j’ai auditionné pour rejoindre un cirque (univers pour moi proche de celui de la mode), et j’ai été prise. Mais à la dernière minute, j’ai pensé que c’était trop difficile et je n’y suis pas allée… Je regretterai toujours de ne pas avoir essayé.