La commissaire européenne Marta Kos a même affirmé que « la glorification de Ratko Mladic n’a [vait] pas sa place dans l’Union ». Prudent, le président Aleksandar Vucic a finalement fait savoir que la Serbie s’en tiendrait « aux vœux à la famille ». Des honneurs militaires seront néanmoins bien rendus ce samedi à l’ancien général, avant son enterrement lundi, probablement dans l’intimité familiale.
Mort de Ratko Mladic, le général génocidaire de la guerre de BosnieUn révisionnisme qui traverse les générations
Depuis le 27 août, les rassemblements se succèdent, tant en Serbie qu’en Republika Srpska, l’entité serbe d’une Bosnie-Herzégovine toujours divisée. Les supporteurs du club de football belgradois de l’Étoile rouge ont brandi une banderole en son honneur lors d’un match de barrage de la Ligue Europa, tandis que d’autres affichaient son portrait dans les rues de Serbie et de Republika Srpska. « Nous sommes tous Ratko Mladic », ont scandé des milliers de personnes à Banja Luka, Prijedor ou Belgrade.
Dans ces rassemblements, certains embrassent son portrait comme on le fait habituellement d’une icône dans une église orthodoxe. Un rassemblement a même été organisé à Srebrenica, la ville martyre où plus de 8 000 hommes bosniaques furent assassinés en juillet 1995 sous les ordres de Ratko Mladić. « Lui rendre hommage à Srebrenica, c’est venir dans la maison des victimes pour leur cracher à la figure », s’indignent les associations de mères de l’enclave.
Edito: Ratko Mladic, un jugement exemplaireLe double jeu d’Aleksandar Vucic
Parmi ceux qui honorent de la sorte un criminel condamné par la justice, on trouve des vétérans des guerres des années 1990, mais aussi nombre de jeunes gens. Igor vit ainsi dans les quartiers serbes de Sarajevo-Est. Il n’était pas né lors de la chute de Srebrenica, mais pour lui, « Mladic a défendu le peuple serbe. C’est un héros, un chevalier, à la différence des politiciens d’aujourd’hui ». Ce révisionnisme est alimenté tant par les déceptions du présent que par la présentation biaisée de la guerre dans les manuels scolaires et par les discours dominants dans les médias et sur les réseaux sociaux.
L’étrange ballet dansé par les autorités serbes permet, une fois de plus, au président Vucic d’être gagnant sur tous les tableaux : en laissant annoncer ces hommages, il a satisfait les franges les plus nationalistes de l’électorat serbe, avant d’essayer de « rassurer » ses partenaires européens. L’enjeu n’est pas mince, alors que la mort de Ratko Mladic vient percuter la campagne de deux élections cruciales.
Deux scrutins sous haute tension
Le 4 octobre, les électeurs de Bosnie-Herzégovine sont convoqués à des élections générales. Milorad Dodik, toujours homme fort de la Republika Srpska même s’il n’exerce plus de fonctions électives, espère bien bénéficier du climat de ferveur nationaliste : son parti, l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), était jusque-là en difficulté dans les sondages.
En Serbie, Aleksandar Vucic fait certainement le même calcul : il a annoncé des élections parlementaires « le 18 ou le 25 octobre », sans les avoir encore officiellement convoquées. Aleksandar Vucic est en effet toujours chef de l’État, même s’il a aussi annoncé, au début de l’été, qu’il comptait démissionner de cette charge pour conduire la campagne du Parti progressiste serbe (SNS), espérant (re) devenir Premier ministre après le scrutin.
Il y a trente ans, Srebrenica: un génocide qui divise toujours la Bosnie-Herzégovine
Le jeu autour des honneurs à rendre à Mladic était sans aucun doute une bonne opération pour Aleksandar Vucic. « Au final, il enverra son ministre consoler la famille », prédit Filip Svarm, directeur de l’hebdomadaire indépendant Vreme. « Mais c’est bien le régime Vucic qui a encouragé le révisionnisme historique, en banalisant les crimes de guerre, en soutenant en douce ceux qui peignaient des fresques à la gloire d’un génocidaire sur les murs de nos villes, en continuant à intoxiquer les nouvelles générations. » Et le journaliste de rappeler qu’Aleksandar Vucic est lui-même issu de l’extrême droite nationaliste des années 1990 : « En réhabilitant Mladic, c’est son propre passé qu’il cherche à réhabiliter. »