Depuis le mois de novembre, ce petit parti de gauche (3 sièges au Parlement) a lancé une pétition afin de convaincre le gouvernement de consacrer 1,5 % du budget total de l’État pour assurer un repas chaud par jour pour les quelque 16 millions d’écoliers que compte le pays.
Turquie : l’arrestation du journaliste Alican Uludag pour « insulte au Président » n’est pas anodineUn salaire minimum largement insuffisant
Avec la crise économique qui fait rage depuis 2018, l’inflation à deux chiffres a en effet plongé des millions de familles dans la grande pauvreté. Le salaire minimum a été relevé à 28 000 livres turques (environ 550 euros) en janvier 2026. Un montant largement en deçà du niveau de pauvreté estimé par la confédération syndicale TÜRK-IS à 100 000 livres pour une famille de quatre personnes (environ 1 900 euros).
Un autre indicateur s’est invité dans le débat public : celui du niveau de faim (estimé à 630 euros pour quatre personnes). La flambée des prix des produits de première nécessité n’a pas épargné l’alimentation, et des millions de familles sont contraintes de rogner sur les budgets repas pour s’acquitter de leur loyer et des charges. La viande a été éliminée des repas, puis progressivement, les fruits et les légumes frais.
Pas de cantine scolaire
Les enseignants sont aux premières loges pour en constater les conséquences sur les enfants. Il n’existe pas de système de cantine qui distribue des repas chauds dans les établissements publics. Les élèves apportent des pique-niques préparés en fonction des moyens des familles ou avec un peu d’argent pour acheter des snacks en kiosques.
Enseignant et président de l’association de parents d’élèves Veli-Der, Ömer Yilmaz dresse un tableau alarmant de la situation des écoliers. « Dans les quartiers défavorisés, la situation dans les écoles est encore plus grave. Les enfants n’ont souvent pas de repas équilibrés à la maison. Donc quand ils viennent à l’école, ils n’ont rien dans le cartable pour se nourrir correctement pendant la journée. La capacité de concentration des élèves a diminué. Cela a également des conséquences négatives sur la réussite scolaire », alerte-t-il. Des cas d’évanouissements d’élèves ont été rapportés à l’association.
Ce constat est corroboré par plusieurs rapports publiés ces dernières années, notamment par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique). D’après les estimations, un enfant sur quatre se rend à l’école « le ventre vide », soit près de 4 millions d’enfants à travers le pays. Même l’eau potable vient à manquer dans les établissements publics.
En Turquie, la mobilisation contre l’autoritarisme entre dans une nouvelle phase« Mon fils de 13 ans m’a demandé l’autorisation d’aller travailler »
Nurdan Eren, 37 ans, est mère de cinq enfants âgés de 6 à 18 ans. Elle vit avec sa famille dans le quartier modeste de Sultanbeyli, en périphérie d’Istanbul. Le salaire de son mari s’élève à environ 700 euros mais ne suffit pas à assurer les frais de scolarité des enfants. « Nous avons dû déménager pour trouver un logement abordable. Sauf que maintenant, l’école des enfants est trop loin, et nous n’avons pas les moyens de payer le ramassage scolaire », reconnaît-elle, gênée.
Ajoutés aux achats de fournitures, de papeterie et de repas, les frais de scolarisation s’élèvent à 8 000 TL en moyenne (environ 130 euros) par enfant et par mois. Une somme impossible à honorer pour Nurdan et son mari. Résigné, son fils de 13 ans lui a récemment demandé l’autorisation d’aller travailler. Une discussion qu’elle rapporte à La Libre, les larmes aux yeux. Alors un repas chaud gratuit quotidien pourrait convaincre ses adolescents de reprendre le chemin de l’école, estime-t-elle.
Les membres du Parti travailliste (TIP) l’assurent : la gratuité des repas permettrait de lutter contre le décrochage scolaire. Depuis les bureaux du TIP, à Istanbul, le président du parti, Erkan Bas, accuse le gouvernement de manquer de volonté politique. « Le pouvoir répond systématiquement que l’État n’a pas les moyens. L’un des objectifs principaux de notre rapport, c’est justement de répondre à cet argument, de montrer qu’il est possible de trouver des sources de financement. Cela pourrait notamment passer par la suppression de certaines exemptions fiscales », fait-il valoir.
Fin décembre, le Parlement a pourtant voté le budget 2026 sans retenir la proposition du parti et des syndicats de parents.