Vous aimez notre contenu ?

Ajoutez-nous à vos
favoris Google

Douze milliards d’euros de 2010 pour un réacteur qui n’a produit, sur toute son existence, que l’équivalent d’une année de consommation électrique de Paris. Voilà le paradoxe de Superphénix, le surgénérateur de Creys-Malville, dans l’Isère, raccordé au réseau en janvier 1986 après dix ans de chantier. Ce qui a mis fin à cette aventure industrielle en 1997 n’était ni une avarie technique majeure ni une impasse scientifique. C’était une décision politique, prise dans un contexte de recomposition gouvernementale, alors même qu’un rapport parlementaire jugeait l’arrêt immédiat plus coûteux que la poursuite de l’exploitation.

À retenir

Un réacteur « révolutionnaire » bloqué administrativement plus souvent qu’il n’a produit
En 1997, la politique fait ce que la technique n’avait pas réussi : arrêter Superphénix
Son démantèlement dure depuis 1999, dépassant déjà sa propre durée de vie

Sommaire

Un pari technologique né du choc pétrolier
Onze ans d’existence, quatre ans et demi de fonctionnement réel
1997, l’année où la politique a tranché
Un chantier de déconstruction qui dépasse la durée de vie du réacteur

Un pari technologique né du choc pétrolier

Tout commence en 1974. La France, échaudée par sa dépendance énergétique révélée au grand jour par le premier choc pétrolier, décide de miser sur une filière encore expérimentale : les réacteurs à neutrons rapides, capables de produire plus de matière fissile qu’ils n’en consomment. La construction du surgénérateur avait été décidée en 1974, époque où la France avait résolument fait le choix de développer son programme de production nucléaire à la suite des conséquences du choc pétrolier et du constat d’une trop forte dépendance énergétique. Le chantier démarre en 1976 à Creys-Malville, au bord du Rhône, à une cinquantaine de kilomètres de Lyon.

Dix ans plus tard, la divergence est atteinte en 1985 et le couplage au réseau intervient en janvier 1986. Le projet n’a rien d’un caprice franco-français : Superphénix était un projet tripartite, réunissant EDF, l’Italien Enel et l’Allemand SBK au sein d’une entité commune, NERSA. Sur le plan technique, l’ambition est réelle. Porté par une alliance industrielle européenne, réunissant la France, l’Italie et l’Allemagne, il s’agissait d’un record sur le plan technologique : au moment de son démarrage, il était le réacteur le plus puissant du monde. Près de 1 200 salariés travaillent alors sur le site, transformant ce coin de campagne isérois en vitrine du savoir-faire nucléaire français.

Onze ans d’existence, quatre ans et demi de fonctionnement réel

Les chiffres racontent une autre histoire que celle du prestige. Entre sa première divergence et son arrêt, Superphénix a cumulé quatre ans et demi d’exploitation normale avec des périodes d’essais, de fonctionnement et de maintenance, pour une production totale de 7,9 milliards de kWh, soit à peine la consommation parisienne d’une année. Un décalage vertigineux entre l’ambition affichée et l’usage réel d’une installation censée révolutionner la production électrique française.

Le détail des arrêts est encore plus parlant. En 11 ans, Superphénix a fonctionné pendant 53 mois, il a subi des réparations pendant 25 mois, mais il a été arrêté 54 mois pour des raisons administratives. l’administratif a pesé plus lourd que la technique dans l’immobilisation du réacteur. Une lecture confirmée par les analyses internationales : le site de recherche de l’EPFL note que malgré de nombreux problèmes techniques liés à un projet de tout premier genre, la plupart des arrêts ont été causés par des procédures administratives : la centrale était techniquement capable de reprendre son activité mais n’y était pas autorisée. Le réacteur reste, encore aujourd’hui, le plus grand surgénérateur jamais construit au monde, un record qui n’a rien d’un motif de fierté sans nuance tant l’outil a peu servi.

Le point de rupture symbolique survient en février 1997. Suite à l’annulation du décret par le Conseil d’Etat le 28 février 1997, la modification de la configuration du cœur du réacteur n’a pas été mise en œuvre. Le réacteur se retrouve juridiquement bloqué, alors même que l’année précédente avait été, paradoxalement, l’une des plus productives de son histoire. Un rapport souligne d’ailleurs que Superphénix a été arrêté en 1997 après une année de fonctionnement particulièrement satisfaisante où le coefficient de charge (>90%) a dépassé en fait celui des autres réacteurs du parc EDF. Un chiffre discuté parmi les historiens du dossier : certains y voient la preuve que la fermeture répondait davantage à un calendrier politique qu’à une réalité technique, quand d’autres rappellent que ce sursaut de performance arrivait bien tard au regard des sommes déjà englouties.

1997, l’année où la politique a tranché

Le printemps 1997 bouleverse la donne. Les élections législatives portent au pouvoir une coalition de gauche plurielle emmenée par Lionel Jospin, dans laquelle les Verts pèsent lourd. Le réacteur à neutrons rapides fait les frais de l’alliance de la Gauche plurielle autour de Lionel Jospin, alors que les Verts réclament l’arrêt et le démantèlement du réacteur comme condition parmi d’autres à leur ralliement. La fermeture n’est donc pas le fruit d’un incident survenu dans la cuve, mais d’un arbitrage politique conclu au moment de former une majorité.

Ce choix n’allait pourtant pas de soi sur le plan strictement comptable. La Commission de la production et des échanges de l’Assemblée nationale a constaté en avril 1997 que « l’arrêt immédiat du réacteur est, en tout état de cause, plus coûteux que la poursuite de l’activité même grevée d’un faible taux de disponibilité de l’infrastructure ». même les partisans de la prudence budgétaire reconnaissaient qu’éteindre Superphénix coûterait davantage que le laisser tourner. La décision l’emporte tout de même : en 1997, la fermeture du réacteur, fortement contestée, est actée par le gouvernement de Lionel Jospin.

Le processus administratif s’étire encore. Le gouvernement confirme sa position début 1998, puis la décision est confirmée en février 1998, puis un décret ministériel du 30 décembre 1998 met Superphénix définitivement à l’arrêt. Treize années d’existence en tout, dont une bonne partie passée à l’arrêt pour des motifs de procédure plutôt que de sûreté. Le bilan financier, lui, donne le vertige : selon la Cour des comptes, la construction du réacteur Superphénix a coûté 9,1 milliards d’euros, pour un coût de fonctionnement qui aurait été de 1 milliard par an, pour une puissance électrique comparable à celle d’un réacteur à eau pressurisée récent. Sur l’ensemble du programme, une évaluation plus large de la Cour des comptes chiffre la facture totale à 12 milliards d’euros de 2010, hors coûts de démantèlement estimés à l’époque à 2,5 milliards d’euros.

Un chantier de déconstruction qui dépasse la durée de vie du réacteur

Démonter Superphénix prend désormais plus de temps qu’il n’en aura fallu pour le construire et l’exploiter réunis. Depuis 1999, le réacteur est en déconstruction : désormais, 350 personnes s’activent, dont 80 rattachées directement à EDF, pour réaliser les opérations. Le site, qui employait 1 200 salariés au sommet de son activité, tourne aujourd’hui au ralenti avec un quart de cet effectif, mobilisé sur des opérations d’une complexité rare : vidange du sodium liquide, hautement inflammable, découpe de la cuve, retraitement des éléments combustibles.

Cette expertise, forgée dans la douleur, a fini par devenir un atout diplomatique. EDF a 15 ans d’avance sur le démantèlement de ce type de réacteur, et son expertise en la matière est internationalement sollicitée, au point qu’en mars 2018, une délégation d’EDF s’est rendue à Tsuruga, au Japon, à la demande de JAEA, exploitant de la centrale de Monju, réacteur à neutrons rapides arrêté en 2016. Le sodium et les procédures administratives françaises, matières premières d’un savoir-faire devenu exportable, presque malgré lui.

La fin des opérations reste un horizon mouvant selon les sources, oscillant entre le milieu et la fin des années 2020. Ce qui ne bouge pas, c’est le constat : un outil pensé pour produire davantage de combustible qu’il n’en consommait aura surtout consommé, pendant près de trente ans, du temps, de l’argent public et des débats politiques, avant même d’avoir eu l’occasion de tenir toutes ses promesses techniques.