Le plus grand dessin jamais exécuté par Gustave Moreau mesure plus de trois mètres de haut et plus de deux mètres de large. Il a été redécouvert lors d’une campagne de récolement au Mobilier national. Restauré entre avril et juillet 2025, il a été exposé au musée Gustave Moreau au printemps dernier à l’occasion du bicentenaire de la naissance du peintre symboliste.

Un jeune homme somnole, les yeux clos, sous la protection d’une créature mi-femme mi-poisson. En 1894, cette scène empruntée à Homère (L’Odyssée, XII), Ovide (Les Métamorphoses, V et XIV) ou encore Apollonios de Rhodes (Les Argonautiques, IV) a inspiré à Gustave Moreau (1826-1898) le dessin préparatoire de la tapisserie La Sirène et le Poète (Paris, 1899, Mobilier national), présentée à l’Exposition universelle de 1900. Deux ans plus tôt, il en avait livré une version peinte légèrement différente, dominée par une figure féminine plus intimidante, pour ne pas dire menaçante. Cette étude au fusain et à la craie blanche a été redécouverte empoussiérée et partiellement enroulée dans le cadre d’une campagne de récolement au Mobilier national. Restaurée d’avril à juillet 2025, elle a fait l’objet d’une exposition au musée Gustave Moreau  à Paris entre mars et mai 2026, où elle était entourée d’une vingtaine d’œuvres et de documents retraçant sa genèse.

Les enjeux de la restauration

Remettre ce dessin en état ne fut pas une mince affaire, notamment au vu de ses dimensions (3,40 mètres de hauteur sur 2,40 mètres de largeur). Il consiste en une composition centrale entourée de quatre frises. L’ensemble, marouflé sur toile, avait été renforcé, côté face, par des bandes et des empiècements de papier. Une étude préalable a été confiée à l’Atelier Pi en décembre 2024. « La frise de droite était dans un état préoccupant, qui faisait penser à un objet issu de fouilles archéologiques », explique Alexandre Pandazopoulos, l’un des cinq restaurateurs sollicités aux côtés de Blandine Durocher, Christelle Desclouds, Gabrielle Decrion-Lanta et Louisiane Rios. « Les papiers étaient très oxydés, cassants – et les techniques fragiles. » Le dessin était à moitié enroulé sur lui-même. L’objectif était donc double : consolider le support tout en respectant l’intégrité des médias, et trouver un moyen de démonter les cinq parties sans risque de dégradation, pour pouvoir tantôt les stocker, tantôt les exposer.

Manufacture des Gobelins, d’après Gustave Moreau, La Sirène et Poète, 1895-1899, tapisserie en laine et soie, 349 x 250 cm, Paris, Mobilier national, GOB 469. © MobilierNational / Isabelle Bideau.Manufacture des Gobelins, d’après Gustave Moreau, La Sirène et Poète, 1895-1899, tapisserie en laine et soie, 349 x 250 cm, Paris, Mobilier national, GOB 469. © MobilierNational / Isabelle Bideau.

Manufacture des Gobelins, d’après Gustave Moreau, La Sirène et Poète, 1895-1899, tapisserie en laine et soie, 349 x 250 cm, Paris, Mobilier national, GOB 469. © Mobilier
National / Isabelle Bideau.

Un puzzle des plus fragiles

Première étape : prélever avec minutie les centaines de morceaux de papier qui composaient la frise droite, particulièrement dégradée — certains adhéraient faiblement à la toile, d’autres étaient tout à fait détachés. Les restaurateurs ont ensuite calqué le pendant gauche, mieux conservé, de la section concernée, puis l’ont inversé afin de reconstituer son motif en miroir. Chaque fragment, déposé sur un carton doublé d’une plaque métallique, était maintenu en place par un aimant. Les trois autres bandes périphériques ont par la suite été désolidarisées des bords du dessin central.

Gustave Moreau, La Sirène et le Poète, fusain et craie blanche sur papier, 340 x 240 cm,Paris, Mobilier national, GBA 425. © Mobilier National / Isabelle Bideau.Gustave Moreau, La Sirène et le Poète, fusain et craie blanche sur papier, 340 x 240 cm,Paris, Mobilier national, GBA 425. © Mobilier National / Isabelle Bideau.

Gustave Moreau, La Sirène et le Poète, fusain et craie blanche sur papier, 340 x 240 cm, Paris, Mobilier national, GBA 425. © Mobilier National / Isabelle Bideau.

Le papier au secours du papier

Les cinq parties de l’œuvre, ainsi séparées, ont été consolidées au verso par un doublage en papier japonais teinté à l’acrylique – des bandeaux adaptés aux dimensions des frises et des carrés de 15 cm2 pour la composition centrale. L’apport d’humidité était à proscrire afin d’éviter la formation d’auréoles et de préserver les techniques d’origine. Le doublage a donc été réalisé avec un adhésif soluble dans l’éthanol (Klucel G). Après mise à plat, les lacunes ont été comblées par de nouveaux empiècements de papier teinté.

Gustave Moreau, Étude pour la Sirène et le Poète, graphite sur papier, Paris, muséeGustave Moreau, Inv. 14210. © GrandPalaisRmn (musée Gustave Moreau) / Tony Querrec.Gustave Moreau, Étude pour la Sirène et le Poète, graphite sur papier, Paris, muséeGustave Moreau, Inv. 14210. © GrandPalaisRmn (musée Gustave Moreau) / Tony Querrec.

Gustave Moreau, Étude pour la Sirène et le Poète, graphite sur papier, Paris, musée Gustave Moreau, Inv. 14210. © GrandPalaisRmn (musée Gustave Moreau) / Tony Querrec.

Un montage délicat

Les cinq sections de l’œuvre ont été montées séparément sur autant de panneaux en carton nid d’abeille, un matériau à la fois léger et résistant, puis sur un châssis en bois de hêtre voué à faciliter leur manipulation et leur présentation. D’après Alexandre Pandazopoulos, la plus grande difficulté de cette phase a été de trouver, pour chaque support, des dimensions permettant aux frises de chevaucher au mieux les bords du dessin central. L’ensemble a été recomposé à l’aide d’inserts métalliques et de vis.

De nouvelles solutions de transport et d’accrochage

Les restaurateurs ont intégré au châssis des dispositifs pensés pour le conditionnement, la manipulation et l’accrochage de l’œuvre. Celle-ci peut désormais être déplacée grâce à des poignées et des pieds de soutien amovibles. Au dos, des éléments en bois taillés en biseau permettent de la plaquer entièrement contre un mur, là où les crochets ou pattes en L entraînent souvent un léger déséquilibre. Les cinq éléments sont répartis entre deux caisses distinctes. Mission accomplie : des solutions aux problématiques soulevées durant l’étude préalable ont été trouvées.

L'escalier emblématique du Musée national Gustave Moreau. © Jean-Yves LacôteL'escalier emblématique du Musée national Gustave Moreau. © Jean-Yves Lacôte

L’escalier emblématique du Musée national Gustave Moreau. © Jean-Yves Lacôte

Musée Gustave Moreau
14, rue de La Rochefoucauld 75009 Paris