Séropositive depuis 30 ans, elle consacre sa vie à cette lutte et contre les inégalités. Alors que la Journée internationale des droits des femmes sera célébrée le 8 mars, elle évoque le lien entre ces droits et le combat contre l’épidémie du sida.
En quoi la lutte contre le VIH est-elle liée aux droits des femmes ?
Dès le début de l’épidémie du sida, les femmes ont été identifiées comme particulièrement vulnérables. Chaque semaine, environ 4 000 adolescentes et jeunes femmes sont contaminées, notamment en Afrique. Cette vulnérabilité tient à des facteurs physiologiques, mais aussi aux violences sexuelles dont elles sont souvent victimes. En France, les contaminations augmentent chez les jeunes femmes, particulièrement parmi les migrantes. En plus des violences sexuelles subies au cours de leur parcours migratoire, elles se retrouvent souvent dans des situations de grande précarité à leur arrivée. Certaines sont hébergées par des hommes qui leur imposent en échange des rapports sexuels sans protection. Cela montre à quel point la lutte contre le sida est aussi un combat pour les droits et la protection des femmes.
Comment ces attaques affectent-elles votre lutte ?
À chaque fois que les droits des femmes sont attaqués, c’est la lutte contre le VIH qui est fragilisée. Lorsque des financements américains sont supprimés, notamment pour des projets liés à l’accès à l’avortement ou à l’information sur la santé sexuelle, ce sont des centres de planning familial qui ferment. Or, quand ces structures disparaissent, l’information sur le VIH et les moyens de protection disparaissent aussi. De même, la remise en cause de l’éducation à la vie affective et sexuelle à l’école, sous la pression de mouvements réactionnaires, prive les jeunes d’une information essentielle et de l’accès à une sexualité protégée. Parler du VIH aujourd’hui, c’est donc parler plus largement d’accès à l’information, d’éducation et de droits.
Si la science a évolué, est-ce aussi le cas des mentalités ?
Sur le plan scientifique, nous disposons presque de tous les outils nécessaires pour mettre fin à l’épidémie. Même sans vaccin, il existe des moyens de prévention efficaces : préservatif, traitements préventifs comme la PrEP ou encore les traitements qui empêchent la transmission. Les progrès sont réels, encore faut-il que chacun puisse y avoir accès. Dans certains pays, des lois criminalisent encore l’homosexualité, mais plus on stigmatise, plus on restreint l’accès à l’information et à la prévention. Ces politiques ne font que relancer l’épidémie au lieu de la contenir.
Pourquoi avez-vous lancé une campagne de prévention sur TikTok en fin d’année dernière ?
Parler du VIH, c’est surtout parler d’une sexualité épanouie, consentie et protégée. On voit malheureusement monter des discours masculinistes qui remettent en cause l’égalité, valorisent la domination et attaquent parfois le préservatif, perçu comme une atteinte à la virilité. On a fait un sondage auprès d’un peu plus d’un millier d’hommes et on le ressent : certains regrettent que les hommes ne soient plus “assez virils’’, que refuser le préservatif est un signe de puissance ou que les femmes doivent accepter ce refus. Le masculinisme met en danger à la fois les jeunes hommes coincés dans ces représentations et les jeunes femmes. Ces discours circulent surtout sur les réseaux sociaux. On a essayé de les détourner avec des faux profils masculinistes, pour ouvrir le débat, mais ça n’a pas pris. Facebook et Instagram limitent la diffusion de ce type de contenus, même quand il s’agit de messages pédagogiques, ce qui réduit fortement la visibilité des campagnes.
© DR – Dans les rues du Marais à Paris, une armée de drags battent le pavé pour récolter de l’argent pour le sidaction, auprès des passants.
En 2024, Sidaction a porté plainte pour manquement à l’application de la loi de 2001 concernant les séances d’éducation sexuelle à l’école. Que s’est-il passé depuis ?
Depuis l’année dernière, l’Éducation nationale a officiellement intégré la question des violences dans ses programmes, avec une application prévue à la rentrée 2025, mais ces programmes sont encore très peu appliqués. Nous avons donc constitué un large collectif allant des syndicats d’infirmiers aux directeurs d’établissements. Ce travail montre que quand les professeurs ne sont pas formés ou quand les moyens manquent, les programmes restent théoriques. Par ailleurs, certains établissements doivent faire face à une forte opposition de parents, ce qui complique encore la situation.
La stigmatisation des personnes séropositives demeure-t-elle forte ?
Oui, je le vois à titre personnel. Le paradoxe, c’est que ces personnes continuent de susciter la crainte, alors qu’aujourd’hui, sous traitement, il n’y a aucun risque de transmission, même sans préservatif. Beaucoup de gens restent bloqués sur les images des années 1980-1990 et cela entretient de la peur, même chez ceux qui n’ont pas connu cette période. On voit encore des situations de discrimination, y compris de la part du personnel de santé. Beaucoup hésitent donc à révéler leur séropositivité, par crainte d’un rejet. À Sidaction, nous sommes effarés par les résultats de nos sondages qui montrent que plus de 20 % des répondants craignent encore d’être contaminés en partageant un verre avec une personne séropositive. Ces clichés continuent d’alimenter la peur et la discrimination.
Êtes-vous optimiste ?
L’optimisme, je le ressens surtout par rapport à la science. Malgré les coupes de financement, la recherche sur le VIH continuera sans doute de progresser, mais sur le terrain, la situation est inquiétante. On assiste à la montée des idées réactionnaires, anti-droits et anti-choix et on observe un effondrement des financements internationaux pour la lutte contre le sida. Les États-Unis ont donné le ton, l’Europe et la France ont suivi. Cela met directement en danger les actions de prévention et fait peser une menace réelle de reprise de l’épidémie. Le seul signe d’espoir, c’est qu’après un temps de sidération, les acteurs de la lutte contre le sida et les mouvements féministes se sont remis en action.
Comment se traduit cette montée en puissance réactionnaire ?
On y a été confrontés directement en étant visés par toutes sortes de fake news : on voulait transformer les petites filles en garçons, on les incitait à la masturbation en maternelle… Au départ, Sidaction a une image plutôt consensuelle, mais dès qu’on a abordé la sexualité, on a vite été attaqué. Plus notre collectif gagnait en visibilité, plus ces idées réactionnaires se manifestaient. À cela s’ajoute la montée du complotisme autour du VIH, depuis la Covid et du racisme, ainsi que la stigmatisation des personnes transgenres. Ces tendances imprègnent la société et menacent les libertés individuelles. On a intérêt à rester fort.
© Cédric Daniel – Florence Thune a été élevée au grade de Chevalier de la Légion d’honneur en 2025.
Décorée de la Légion d’honneur
En 2025, Florence Thune a été élevée au grade de Chevalier de la Légion d’honneur. La directrice générale de l’association Sidaction n’était pas au courant et c’est via le SMS d’un ami qu’elle a appris la nouvelle. Elle a d’abord cru à une blague, mais l’ami en question lui a confirmée que son nom figurait bien sur la liste des nouveaux promus.
C’est dans l’ancien cloître de la maternité de Port-Royal, situé à l’hôpital Cochin, à Paris, que Florence Thune a reçu sa distinction des mains de Françoise Barré-Sinoussi, co-découvreuse du VIUH en 1983, Prix Nobel de médecine et présidente de Sidaction. Un grand moment d’émotion, notamment pour les parents de Florence, ainsi que pour la centaine d’invités présents ce jour-là. “Un honneur, mais aussi un symbole tellement fort’’, a déclaré la militante de la lutte contre le sida après avoir été décorée.