Ce n’est pas la couleur de l’eau qui change, mais ce qu’elle contient. Les algues vertes se multiplient dans ces zones humides pourtant situées à plus de 2 000 mètres d’altitude. La présence de ce type de végétaux n’est pas normale : il s’agit bien d’un dérèglement de la biodiversité.

« En route pour l’exploration d’un lac de montagne. Dans les lacs de haute montagne, les conditions de vie sont extrêmes. Gelées la majeure partie de l’année, leurs eaux ne se libèrent de l’emprise de la glace que le temps d’un court été. »© Rémi Masson, tous droits réservés

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« Ces écosystèmes sont très sensibles aux apports de nutriments, comme l’azote et le phosphore. En trop grande quantité, ces nutriments favorisent la prolifération des algues : l’eau verdit, la qualité du lac se dégrade et la biodiversité en est bouleversée », explique Maria Page, doctorante au Centre alpin de recherche sur les Réseaux trophiques et Écosystèmes limniques (Carrtel). L’azote est naturellement présent dans l’atmosphère, le sol, les roches : c’est un nutriment essentiel à la vie, mais la nature a toujours pris soin de bien veiller aux quantités, pas les humains ! 


Les algues prolifèrent dans les lacs des Alpes et des Pyrénées. © Instant_Nomade, Adobe Stock

Un puissant engrais déposé dans les lacs de manière accidentelle

Les agriculteurs, les jardiniers, ou encore les passionnés d’aquariophilie le savent : l’engrais azoté est efficace pour obtenir de belles plantes, mais aussi… de belles algues. C’est exactement ce qui se passe dans les lacs des montagnes : ils sont remplis d’azote, sauf que cet « engrais » n’a pas été mis là de manière volontaire, c’est un accident !

« Depuis le milieu du XIXᵉ siècle, les activités humaines ont fait exploser les concentrations d’azote réactif dans l’atmosphère : +1 300 % depuis 1860. Cette augmentation est principalement liée à l’utilisation d’engrais en agriculture intensive et à la combustion d’énergies fossiles », souligne la scientifique.

Dans son beau livre à paraître, Rémi Masson nous invite à un fascinant voyage à la découverte des trois plus grands lacs des Alpes. © Rémi Masson, Tous droits réservés

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Les déchets du bétail, ainsi que les déchets humains, sont également responsables d’une partie de l’excès d’azote en montagne. « L’atmosphère joue en effet le rôle d’un gigantesque tapis roulant : l’azote réactif émis peut parcourir de longues distances avant de se déposer en montagne. Ces dépôts d’azote arrivent sous forme de molécules très appréciées par les algues : le nitrate et l’ammonium. »


L’Homme émet de plus en plus d’azote dans l’atmosphère, en particulier pour les engrais (courbe grise en pointillé). © Galloway et al., Annu. Rev. Environ. Resour., 2021

Plus de 50 % de l’azote des lacs provient des activités humaines

En septembre 2023, Maria Page a analysé la composition de l’eau de  26 lacs des Alpes et des Pyrénées françaises afin d’identifier l’origine de l’azote. « Chaque source de nitrate et d’ammonium possède en effet une signature isotopique plus ou moins unique, qui nous aide à retracer l’origine de ces molécules dans nos lacs ».

Pour Rémi Masson, la photo est un précieux outil pour témoigner de la beauté des eaux et de ses profondeurs. © Rémi Masson, tous droits réservés 

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Pour 25 lacs sur 26, plus de 50 % de l’azote présent « provient de l’atmosphère, majoritairement sous forme d’ammonium. Le reste provient de processus naturels ». Maria Page annonce que la prochaine étape de cette étude sera d’identifier la source principale de cet ammonium atmosphérique (agriculture ou énergies fossiles) afin d’espérer ensuite pouvoir agir. La présence excessive d’azote dans les eaux de montagne n’est d’ailleurs pas propre à la France : le même constat a été fait dans de nombreux espaces naturels de l’hémisphère Nord.