Sur la façade de l’immeuble rue du Louvre à Paris, trois cordistes suspendus dans le vide appliquent bord à bord l’un des nombreux panneaux autocollants de 1 x 1 mètre que contient leur sac. Cutter en main, les quelques bulles d’air résiduelles sont crevées délicatement avant que la surface du revêtement plastifié soit une nouvelle fois marouflée. Les passants s’arrêtent, questionnent, sortent leur smartphone pour immortaliser en photo cette étrange scène urbaine. Sous leurs yeux c’est un tableau bien connu qui est peu à peu reconstitué tel un puzzle : Jeanne d’Édouard Manet.
Sous l’œuvre géante de 250 mètres carrés, un QR code à scanner. Un appui sur l’écran du smartphone et l’on s’envole jusqu’au Getty Museum de Los Angeles. Infos et photos à l’appui, on en apprend davantage sur le tableau original (1881) du peintre précurseur de l’Impressionnisme français, exposé sur la côte ouest depuis que l’institution en a fait l’acquisition en 2014. L’art dans la ville a encore frappé !
Jusqu’à 600 mètres carrés
En traversant Paris, vous ne pourrez pas les manquer. Car ce n’est pas une, mais ce sont six œuvres majeures qui s’exposent actuellement en format XXL et viennent embellir certains murs de la Capitale*. La plus impressionnante est tendue 2, place Michel Debré, dans le 6e arrondissement : une nature morte aux pommes de Paul Cézanne profite d’un chantier en cours et 600 m2 d’échafaudages pour se révéler, l’équivalent de deux cours de tennis ! Toutes ces reproductions sont issues d’œuvres d’art provenant du Getty Museum et de sa prestigieuse fondation qui finance intégralement l’opération. Mais derrière cette initiative se cachent deux fondus français d’art, David-Hervé Boutin et Alexis Mancel.
Accrochage en cours de l’oeuvre «Jeanne» d’Édouard Manet, rue du Louvre, à Paris. - Christophe Séfrin/20 Minutes
« Petits, on a eu la chance d’entrer dans les musées avec nos parents qui nous ont habitués à regarder les œuvres avec un regard curieux », explique à 20 Minutes David-Hervé Boutin qui a fondé avec Alexis Mancel il y a dix ans L’Art dans la ville. Cette société se présente comme une régie artistique. Son but : proposer à des annonceurs un support de communication original, leur permettant d’occuper plusieurs semaines durant des espaces gigantesques en communiquant grâce à l’art. « On est devenus des pros pour débusquer les façades sur lesquelles il est possible d’accrocher des œuvres », ajoute Alexis, toujours en quête d’un mur à recouvrir ou d’un chantier à embellir. « Et les villes avec lesquelles on travaille nous encouragent dans nos démarches », se félicite David-Hervé.
Image de marques en grand format
L’exposition XXL de six œuvres qui se tient durant deux mois avec le Getty Museum est loin d’être la première. Elle succède à un précédent accrochage, celle fois en partenariat avec le Musée d’Art Moderne de Paris. Mais aussi à d’autres, eux, avec des marques. Durant les Jeux olympiques de 2024, L’art dans la ville avait convaincu Samsung, partenaire des JO de Paris, de se prêter à une opération d’accrochage à Paris et en Seine-Saint-Denis de photos géantes. Signées Raymond Depardon, elles avaient été réalisées lors des Jeux olympiques de Tokyo, Mexico, Munich et Montréal entre 1964 et 1976. L’expo Instants des Jeux avait ainsi tendu ses clichés monumentaux du 24 juin au 24 septembre 2024. Et chaque QR code au bas des images XXL renvoyait vers un film réalisé par Simon Depardon, le fils du photographe.
Le Getty Museaum et «L’art dans la ville» font fleurir les «Iris» de Van Gogh face à la gare de l’Est, à Paris. - L’art dans la ville
Ikea, La Caisse des Dépôts, Valentino, Apple, Louis Vuitton et de nombreux autres annonceurs ont adhéré au concept de L’art dans la ville. « Nous travaillons soit avec des œuvres existantes, soit avec des œuvres sur-mesure », expliquent les fondateurs. Exemple avec Jonak Paris et l’artiste Hom Nguyen qui avait signé pour le fabricant de chaussures une fresque en hommage à la femme, déployée au 15 de la rue Poissonnière il y a deux ans.
« Les marques peuvent prendre la parole de façon originale dans la ville pour un budget 80 % inférieur à celui pratiqué pour apposer des publicités géantes lors de travaux sur des bâtiments comme actuellement l’Opéra Garnier », précise David-Hervé Boutin. « Reste à les convaincre qu’il est plus important d’accrocher de l’art que des produits… », ajoute le président de L’Art dans la rue.
« Chaque opération est très complexe à monter. Il faut connaître l’éco système local, les milieux artistiques et culturels, comprendre les marques et leur parler comme des traducteurs interprètes », ajoute-t-il. Autre bénéfice, et non des moindres : outre la visibilité/notoriété que de telles opérations permettent (à Paris, chaque œuvre accrochée bénéficie selon son emplacement de 1 à 1,5 million de vues mensuelles), L’art dans la ville permet aussi de réaliser de la médiation culturelle.
L’actuel accrochage avec le Getty Museum sera également le cadre d’initiatives auprès de scolaires avec Le Musée en herbe qui organisera des ateliers pédagogiques. Une première pour le Getty qui pourrait renouveler ce type d’opération en France et à l’étranger.
Détail, enfin, qui n’en n’est pas un. Les murs sur lesquels David-Hervé et Alexis apposent leurs fresques sont loués à des copropriétés, avec un bail de plusieurs mois qui leur permettra de financer entre 5 % et 20 % de leurs ravalements. « C’est gagnant-gagnant », s’enthousiasment les deux associés de L’art dans la ville qui réalisent ainsi une trentaine d’opérations chaque année. Les prochains accrochages en projet se situent à Milan, Lyon et Monaco.
* « Jeune homme à sa fenêtre » de Caillebotte (75, rue d’Auteuil) ; « Les Iris », de Van Gogh (142 Faubourg Saint-Martin) ; « Portrait de Joseph Roulin », de Van Gogh (2, rue du Renard) ; « Jeanne », de Manet (13, rue du Louvre) ; « Le printemps », d’Alma Taneda (4, rue Saint-Séverin) ; « Nature morte aux pommes », de Cézanne (2, place Michel Debré).