Le cinéaste de Rien à foutre (sur l’avidité des compagnies aériennes low-cost, coréalisé avec Julie Lecoustre et porté par une magnifique Adèle Exarchopoulos) s’est replongé dans la correspondance de son aïeul et des trois cents lettres que celui-ci échangea avec sa femme Paulette (exceptionnelle Sandrine Blancke), pour construire un film qui ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir sur la Seconde Guerre mondiale.
À l’opposé du très lyrique Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, qui traitait de la collaboration d’un patron de presse, Notre Salut catapulte les codes du film historique pour mieux éclairer les fourvoiements de notre époque. À coups de scènes coupées cut, choix musicaux pop assumés et dispositif quasi documentaire enquêtant sur la vie de bureau, rappelant la série The Office mais à Vichy.
Rencontré à Bruxelles, le Français Emmanuel Marre a déplié avec nous les étapes de son processus filmique, salué par le prix du Scénario au dernier festival de Cannes.
Quand avez-vous su que vous aviez la bonne distance pour raconter l’histoire de votre arrière-grand-père dans un film ?
Trouver la bonne distance a été la question qui a travaillé tout le film. Mais cette histoire n’a jamais été taboue dans ma famille. Je savais qu’il était pétainiste et qu’il avait écrit ce livre. Quand on abordait question de la résistance à l’école en France, j’ai toujours fait la blague en disant que j’avais un vrai collabo dans ma famille. Mon père en parlait beaucoup. Mon grand-père moins. Il reprochait surtout à son père son pessimisme. Nous, on connaît la fin de l’histoire, on a déconstruit beaucoup de choses. Le livre de mon arrière-grand-père était sur les étagères de la famille. À l’époque, il fallait découper les pages au coupe-papier. Les livres n’avaient jamais été ouverts, personne ne les avait lus. J’ai parfois l’impression que mon film est le coupe-papier qui vient ouvrir les pages.
Notre critique de « Notre salut »
Tout est véridique ?
J’ai aussi travaillé aussi à partir d’autres sources. Certains inspecteurs provinciaux ont participé à des rafles, comme on voit dans le film, en fournissant de l’essence par exemple. C’est la rafle que l’on voit dans La Troisième nuit de Daniel Auteuil (en salles en 2027), autour des baraquements de travailleurs étrangers. Je ne pouvais pas passer sous silence les activités du Commissariat à la lutte contre le chômage. Eux-mêmes savaient ce qu’ils faisaient. Henri Marre devient peu à peu un personnage plus large que lui-même, une figure globale de collaborateur, Monsieur Henri, qui intègre d’autres histoires. L’un des plus beaux compliments qu’on m’a fait, c’est un journaliste irakien qui m’a dit : « Votre personnage, Monsieur Henri, je l’ai connu sous Saddam Hussein. »

Emmanuel Marre recevant son prix du scénario a 79e Festival de Cannes pour « Notre salut », le 23 mai 2026. ©AFP or licensors
Vous désamorcez les codes du film avec des musiques pop des années 1970-80. Pourquoi ces anachronismes ?
L’idée est de faire l’expérience du film historique, mais au présent. Comme si on ne connaissait pas la fin de l’histoire. Quand on place « Life is Life » d’Opus sur des archives de meeting vichyste, ça abolit la distance émotionnelle, ça place le spectateur dans l’actualité. Ça vient casser ce que j’appelle la vitre des dioramas ou du Muséum d’histoire naturelle. J’ai souvent l’impression que le film historique devient ça, une manière de filmer des animaux empaillés. Comment casser cette représentation ? Je n’ai pas voulu faire un film uniquement sur la Seconde Guerre mondiale, mais un film sur la participation à des systèmes politiques autoritaires, antidémocratiques, violents, actuels. C’est aussi toute l’ambiguïté de la pop occidentale capitaliste, c’est du nettoyage mental.

Swann Arlaud, époustouflant dans le rôle de l’arrière-grand-père d’Emmanuel Marre dans « Notre salut ». ©CINÉART
Vous donnez aussi voix au contrepoint à travers la figure féminine et le désamour progressif de Paulette pour Henri.
J’ai découvert les lettres de Paulette en 2012 ; elles m’ont bouleversé. Ce qui m’a touché, c’est l’usure du couple. J’ai voulu lier l’histoire d’amour à l’histoire politique. En faisant un lien entre l’usure du désir dans la conjugalité et l’usure du désir démocratique, comme si on était un vieux couple avec la démocratie. Ce qui me fait peur, ce sont les gens qui sont prêts à se jeter dans les bras de n’importe qui pour retrouver la flamme, qu’elle soit politique ou amoureuse.
« La Bataille de Gaulle » : que vaut le premier volet du biopic ?
« La Bataille De Gaulle » cet été, « Moulin » cet automne… Beaucoup de films sortent sur la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi à votre avis ?
Il faut trois-quatre ans pour faire un film. Qu’est-ce qui fait qu’autant de films se sont lancés sur cette époque au même moment ? Pour moi, c’est un mélange entre le Covid, la guerre en Ukraine, un retour à la défiance face à la démocratie. La Seconde Guerre mondiale catalyse cela. D’un côté, on nous rabâche que c’est le retour du fascisme des années Trente, d’un autre côté qu’on ne peut plus rien dire sans être traité de nazis. La Seconde Guerre mondiale est toujours un baromètre moral, avec ce truc intime de se dire qu’est-ce que j’aurais fait à cette époque ? C’est normal que le cinéma s’y plonge. Ma seule crainte est qu’on mette tous ces films dans un enclos. J’ai voulu éviter un film déterministe.

« Notre salut » d’Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud, a été dévoilé ce mercredi 20 mai 2026 en Compétition du 79e Festival de Cannes. ©CINÉART
©CinéartNotre salut
Drame Scénario et réalisation Emmanuel Marre Photographie Olivier Boonjing Montage Nicolas Rumpl Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit, Emmanuel Salinger… Durée 2h39