Une romance queer BDSM parmi les bikers, une réinterprétation du mythe de la femme de Frankenstein par Maggie Gyllenhaal, une comédie avec Laurent Lafitte ou encore le portrait d’un trentenaire qui participe à l’organisation d’une Pride en pleine campagne… voici les films à voir (ou pas) cette semaine !

Pillion de Harry Lighton

La dialectique entre Colin le sub et Ray le dom ne vise pas à une inversion des places. Mais au comblement de l’écart. Or, l’écart, c’est la condition du désir. Colin voudrait que Ray le traite en égal, en petit ami, en amoureux, mais le désire en maître. Chacun cherche à tuer ce qu’il désire (et on passe d’Hegel à Oscar Wilde). C’est la jolie résolution de Pillion. Comme dans un conte, le vœu le plus fleur bleue du héros se réalise. Le master devient le temps d’une journée de rêve un prince charmant. Dès lors, plus rien n’est possible sinon la plus complète dissipation de tout. Comme dans une version sitcomisée et cheesy de Théorème (Pasolini, 1968), Ray n’était-il pas un ange initiateur – et donc, peut-être, juste un rêve ? Que s’est-il déposé lorsqu’un rêve s’est évaporé ? Le film se clôt sur l’amorce d’une réponse.

La critique de Jean-Marc Lalanne

Deux femmes et quelques hommes de Chloé Robichaud

Particulièrement inspiré par l’écriture de la série, le film oscille entre des gags burlesques reposant sur l’exagération et une mécanique extrêmement fine des situations comiques, comme l’inversion de la prise d’antidépresseurs entre Florence et son compagnon. Au départ assigné à la femme, le traitement change de main, comme si la dépression était devenue un bien domestique partagé. Le film renverse ainsi la logique de la pathologisation : ce n’est plus seulement le corps féminin qu’il faut réparer, mais bien le couple dans son ensemble, voire l’homme lui-même, soudain confronté à son propre effondrement.

La critique de Ludovic Béot

Pédale rurale de Antoine Vazquez

Pédale rurale est bouleversant, rare parce qu’on ne voit pas beaucoup de personnages comme Benoît (si ce n’est peut-être chez Alain Guiraudie), peu à peu amené à sortir de sa chrysalide solitaire pour embrasser le collectif et participer à l’organisation d’une Pride en pleine campagne. Avec cet horizon bienvenu, Pédale rurale devient alors le lieu d’une émancipation, d’une prise de conscience politique et d’une réappropriation pour Benoît qui, d’abord réticent face au mot “queer” – confondu avec “cuir” au début du film par une amie, amusant lapsus – et à toute la dimension politique qu’il convoque, finira par l’embrasser.

La critique de Marilou Duponchel

Alter ego de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine

Le film est-il génial ? Non. Mais on rit bien, grâce notamment à Laurent Lafitte qui est l’un des plus grands acteurs comiques français (La Femme la plus riche du monde au cinéma, La Cage aux folles version comédie musicale au théâtre). Il en fait parfois trop ; mais peut-on dire que Louis de Funès en faisait trop ? Valère Novarina, le grand metteur en scène récemment disparu, trouvait que non (relire son génial texte Pour Louis de Funès). Laurent Lafitte est drôle parce que contrairement à d’autres, il ne craint pas d’être ridicule. Il n’a pas peur de déroger.

La critique de Jean-Baptiste Morain

The Bride! de Maggie Gyllenhaal

Maggie Gyllenhaal semble obsédée par les gesticulations de ses deux freaks en haillons et par les décors gothiques de son opéra aux airs de cirque ambulant. L’opulence d’effets y est paradoxalement peu généreuse, comme recroquevillée sur elle-même, et rien dans The Bride! ne donne vraiment matière à penser. Le film débite quelques banalités sur la supposée monstruosité de ces deux protagonistes (et si le monstre c’étaient les autres?) et s’exonère de tout soin de traitement (profondeur existentielle, aspérités) à leur encontre. Éclairé par Lawrence Sher, chef opérateur du Joker de Todd Phillips, The Bride! se rêverait comme un super heros movie insurrectionnel marié au Bonnie and Clyded’Arthur Penn. Au lieu de ça, il se révèle creux, indigeste et extrêmement confus même dans ses pistes narratives les plus élémentaires. 

La critique de Marilou Duponchel

Rural de Édouard Bergeon

Fort de sa double pratique de la fiction et du documentaire, Édouard Bergeon brouille les frontières et livre un documentaire aux accents de Raymond Depardon (le titre même du film est un hommage au livre que ce dernier lui a offert). À ceci près que l’apparente rudesse de Depardon laisse ici place à des champs-contrechamps précis, des travellings mesurés, un sens du cadre presque romanesque. D’aucuns pourraient voir dans cette dramatisation un détournement des enjeux, mais peu importe, Jérôme Bayle, grande et belle gueule, fédère soutiens et adversaires. 

La critique de Carl Arnaud

La Maison des femmes de Mélisa Godet

Un didactisme trop plein de bons sentiments, que l’on retrouve malheureusement aussi dans certains échanges maladroits entre soignantes et patientes racisées (à la différence des échanges avec les patientes non-racisées) qui ne fait que les renvoyer à leur “altérité”. Il ne s’agit ici absolument pas de remettre en question la nécessité sociale du film, ni de remettre en doute les intentions d’une cinéaste que l’on sent impliquée et sincère, mais de questionner le manque de vision intersectionnelle du film, et de rappeler, comme l’expliquait l’essayiste américaine Audre Lorde dans son texte There is no Hierarchy of Oppressions,  qu’aucune entreprise destinée à démasquer les mécanismes d’un rapport de pouvoir ne peut espérer réussir si elle se concentre sur une seule dimension. 

La critique de Maud Tenda

Nino dans la nuit de Laurent Micheli

Pour son troisième long métrage, après le beau Lola vers la mer (2019), le cinéaste belge Laurent Micheli en tire une adaptation que l’on n’attendait pas forcément tant on voyait mal comment l’écriture poétique de Nino, flot ininterrompu, plus slamé que filmé, pouvait se plier au carcan du cinéma. Ce flow, mélange de bile anti-sociale, de gouttes de transpirations chargées de MDMA et de fluides sexuels, le réalisateur le déverse à l’écran dans une forme malheureusement bien consensuelle. 

La critique de Bruno Deruisseau

Christy de David Michôd

Bien que le film soit vraiment quelconque dans sa forme, voire franchement pénible dans ses moments d’acmé, il est intéressant dans ce qu’il dit de Sydney Sweeney. Alors que le rôle a en apparence tout du queerbaiting et du goût pour la transformation physique dont Hollywood est friand (elle aurait notamment pris 14 kilos), on a plutôt envie de penser qu’il révèle un élément plus personnel sur l’actrice. Et si, comme Christy, elle se sentait prisonnière d’une Amérique conservatrice et qu’elle était une progressiste dans le placard ? 

La critique de Bruno Deruisseau