Pour les employeurs aussi, l’addition est lourde : une absence de longue durée pour burn-out leur coûte en moyenne 35 000 euros (Securex). Et la pression monte. Depuis le 1er janvier 2026, le potentiel de travail d’un malade doit être évalué après huit semaines d’incapacité. Dans les entreprises d’au moins vingt travailleurs, un trajet de réintégration doit être lancé dans les six mois lorsqu’un potentiel est identifié, sous peine de sanction.
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Trop de personnes doivent trouver seules leur chemin au moment précis où elles ont le moins de ressources pour le faire »
Le retour au travail s’accélère donc, alors que l’accompagnement de ceux qui s’épuisent, lui, reste largement désorganisé. Entre le généraliste, la mutuelle, l’employeur et des psychologues difficiles à joindre, personne ne coordonne le parcours, et c’est à la personne la plus fragile de s’y retrouver.
« Trop de personnes doivent trouver seules leur chemin au moment précis où elles ont le moins de ressources pour le faire », constate Lisiane Delanaye, directrice de SOS Burn-out Belgique.
« J’étais vraiment un zombie »
Lisiane connaît ce labyrinthe de l’intérieur. Avant de diriger l’association, elle était responsable assurance qualité et affaires réglementaires dans plusieurs sociétés pharmaceutiques et médicales. « J’avais un enfant en très bas âge, avec de petits soucis de santé. Combiner le travail et la gestion d’un tout-petit, c’est très complexe », se souvient-elle. Atteinte d’une maladie immunitaire de la thyroïde, elle s’épuise petit à petit. Le corps lâche avant la tête : malade en permanence, allergies, symptômes en cascade. « J’étais vraiment un zombie. » En avril 2018, son médecin n’hésite pas : arrêt maladie, suivi psychiatrique.
La chute ne s’arrête pas là. Deux mois plus tard, elle est licenciée et son mari la quitte. La dépression s’ajoute alors au burn-out. « On peut tomber plus bas : on est fragile, donc on tombe plus facilement. » Et ce qui la brise le plus, c’est la solitude, et la culpabilité qui va avec. « L’entourage ne comprenait pas, il y avait du jugement. J’ai été éduquée à travailler, et ne plus pouvoir le faire pèse lourd. Puis il y a le quotidien. Tout pesait une tonne. Payer la facture d’électricité, de gaz, c’était dur. J’ai failli être coupée de tout. » Décrocher le téléphone demande une énergie qu’elle n’a plus, les papiers de la mutuelle s’accumulent. « Rien n’est fait pour prendre en compte la souffrance de quelqu’un qui traverse un trouble de santé mentale. »
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Ce qui lui a manqué, c’est aussi quelqu’un à appeler le soir, quand on est seule et à bout, « pour se sentir moins seule ». Et un groupe, d’autres personnes vivant la même chose, pour déculpabiliser. Il lui faudra cinq ans pour retrouver un temps plein, avec un psychiatre, du bénévolat à la Croix-Rouge, puis la création de l’association, qui lui a rendu de l’énergie. De ce vide est née SOS Burn-out.
Des soignants pas assez formés
Aujourd’hui, c’est elle qui est au bout du fil. Au 081 39 72 00, les appelants sont de tous horizons : des personnes en burn-out perdues, mais aussi des RH. Le volume d’appels reste élevé et stable, et grimpe après chaque campagne, preuve d’un besoin réel d’écoute. La plupart des questions portent sur les droits : un papier de mutuelle incompréhensible, une reprise qui s’annonce. Certains n’osent pas appeler le médecin du travail ou leur employeur, trop marqués « employeur » à leurs yeux. L’asbl, neutre, écoute, informe et oriente.
Pour Lisiane Delanaye, les failles du système commencent par la formation. Tous les médecins ne sont pas formés au burn-out, pas plus que tous les psychologues. Or il faut savoir distinguer un burn-out d’une dépression ou d’autres troubles, détecter plus tôt, et ne pas mettre en arrêt systématiquement : tout dépend de la sévérité. D’où la mission que l’asbl s’est donnée, former la première ligne de soins. Elle pointe aussi un paradoxe : le programme fédéral de Fedris offre un accompagnement psychologique gratuit, mais seulement à ceux qui sont encore au travail ou en arrêt depuis moins de deux mois. Ceux qui en auraient le plus besoin plus tard n’y ont plus droit.
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Avec la réforme de la réintégration lancée par le gouvernement, la crainte de l’association et de tout le secteur, c’est un retour trop rapide et inadapté pour les personnes concernées.
« On évoque des chiffres de rechute qui circulent autour de 20 %, surtout quand la reprise est trop précoce et le rythme trop élevé. C’est pour cela qu’on défend un duo job coach et accompagnement en santé mentale, que nous avons testé avec des personnes écartées de l’emploi depuis jusqu’à six ans. On pense au volet emploi, mais le volet psychologique compte tout autant », prévient-elle.
Le constat du secteur prend une résonance particulière à la lumière des chiffres les plus récents. Et pour cause, près d’un travailleur belge sur trois se trouve aujourd’hui dans la zone à risque de burn-out, dont 14 % à risque très élevé, selon une étude d’UGent@Work menée avec la Fondation Helios auprès de 1 333 travailleurs.
Et la courbe ne fléchit pas : avec le même outil d’évaluation, Securex relevait 24 % de travailleurs à risque en 2018, puis 29 % en 2021. Les écarts régionaux, eux, sont marqués : 44 % à Bruxelles, 36 % en Wallonie, 28 % en Flandre.
Autrement dit, le nombre de personnes qui se retrouveront un jour seules face à ce labyrinthe ne cesse de grossir. Reste maintenant à savoir si le réseau censé les accueillir sera prêt à temps.