En Suisse, une femme a plus de risques de décéder d’un infarctus qu’un homme, car elle est souvent diagnostiquée trop tard. Derrière cette statistique se cache un problème systémique qui prend racine bien avant le cabinet du médecin: un « biais masculin » dans la recherche, depuis les expériences sur les animaux jusqu’aux essais cliniques.
Dans un laboratoire de la Faculté de Médecine de Genève, une expérience comportementale est en cours. Des souris interagissent dans un dispositif complexe, leurs comportements scrutés pour mieux comprendre des maladies comme la schizophrénie. Parmi les cobayes, il n’y a que des mâles: « J’ai fait des tests chez les femelles, mais elles ne répondaient pas à l’expérience, explique-t-il. J’utilise donc des mâles parce que je sais que là il y a une grosse différence. »
Ce cas concret illustre une pratique de longue date dans la recherche fondamentale. Pour obtenir des résultats plus clairs, les chercheurs ont longtemps écarté les femelles. « C’était pour des raisons pratiques de vouloir simplifier la procédure et de prendre des groupes expérimentaux plus homogènes où les résultats sont plus faciles à interpréter. Le cycle hormonal des femelles est très court chez les rongeurs et a un impact très fort sur les comportements », explique Camilla Bellone, vice-doyenne en charge de la recherche à la Faculté de médecine de l’UNIGE.
Une question de « simplicité » et de coût
Conscients du biais que cela engendre dans la recherche, les scientifiques tentent aujourd’hui de corriger le tir. Mais inclure systématiquement les femelles dans les recherches demanderait trop de temps et d’argent: « Si on prend en considération les mâles et les femelles, il faut considérer deux groupes expérimentaux. Cela implique de doubler le nombre d’animaux, et le temps et l’argent mis dans la recherche », poursuit-elle.
Ce choix pragmatique n’est pas sans conséquence lorsqu’on parle de recherche médicale. « Une femme, ce n’est pas un homme un peu plus petit », insiste la professeure Carole Clair, coresponsable de l’Unité santé et genre à Unisanté et l’UNIL. « Il y a d’autres spécificités, liées au profil génétique, aux hormones, à la répartition des graisses. C’est complexe. »
Des diagnostics manqués aux traitements inadaptés
Ce biais initial se répercute sur toute la chaîne médicale. Le premier impact concerne le diagnostic. Le modèle de l’infarctus « typique » – une douleur écrasante dans la poitrine irradiant dans le bras gauche – a été défini sur des collectifs masculins. Or, chez les femmes, les symptômes sont souvent plus diffus: nausées, sueurs, fatigue extrême. Des signes que l’on peut confondre avec une crise d’angoisse ou les effets de la ménopause.
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L’oncologue Anna Dorothea Wagner, du CHUV, observe le même phénomène pour certains cancers. « Un sous-type de cancer gastrique se manifeste plus fréquemment chez des femmes de moins de 50 ans. Et on ne le cherche pas, car il ne correspond pas au profil habituel du patient, soit un homme plus âgé. Le résultat, c’est un délai plus long dans le diagnostic. »
Cette pionnière, reconnue pour ces travaux sur les effets de sexe et de genre des tumeurs gastriques, a aussi fait une découverte importante: il existe une toxicité différente des chimiothérapies chez les hommes et les femmes. Une donnée importante, qui peut modifier la balance bénéfice risque d’un traitement.
Une lente prise de conscience
Les effets secondaires des médicaments figurent parmi les conséquences problématiques du biais masculin dans la recherche. Parce que les femmes ont longtemps été exclues des premières phases d’essais cliniques, par crainte d’effets sur une potentielle grossesse. Les dosages étaient souvent calibrés sur un homme de 70 kg. « Les traitements qui sont retirés du marché en raison d’effets secondaires ont 3 à 4 fois plus de risques d’être retirés chez les femmes », alerte Carole Clair.
Face à ce constat, la prise de conscience s’accélère. Les grands fonds de recherche, comme le Fonds National Suisse, incitent désormais les scientifiques à justifier leur choix et à inclure les deux sexes. Mais le changement est lent. « C’est un biais de la recherche qu’on est en train de changer, mais ça prend du temps, de la volonté et de l’argent », résume Camilla Bellone.
Pour Carole Clair, deux leviers sont essentiels: « L’enseignement, pour former la future génération de médecins à ces spécificités, et la recherche, pour combler le manque de données. » Cela passe par des choix politiques forts pour financer des études sur des pathologies spécifiquement féminines, mais aussi par une analyse systématique des données en fonction du sexe. « Aujourd’hui, moins de 5% des publications en oncologie le font », déplore Anna Wagner.
En attendant que la médecine rattrape son retard, le message aux patientes est clair. « Il ne faut pas s’arrêter à la réponse ‘C’est normal madame, ça va passer' », conclut Carole Clair. Un appel à faire confiance à son corps et à insister pour être entendue.
Feriel Mestiri