L’emprise du narcotrafic sur la jeunesse n’a jamais été aussi forte. Le constat est partagé à travers toute l’Europe, à la fois par les chercheurs, les différents acteurs judiciaires et les travailleurs sociaux. La Belgique n’échappe pas au phénomène. Bruxelles singulièrement, la capitale étant devenue l’épicentre d’un trafic de stupéfiants dont la violence ensanglante les rues des quartiers, transformés en territoires à conquérir (92 fusillades en 2024, 96 en 2025). Heureusement, rien encore de comparable avec Marseille, où les assassins à peine pubères de la DZ Mafia sèment la mort, ni avec les féroces « baby gangs » napolitains. Mais pour combien de temps ?
Jeunes en décrochage ou « smex »
Il y a néanmoins de quoi s’alarmer lorsqu’on entend Jurgen De Landsheer, le chef de corps de la zone de police Bruxelles-Midi, expliquer que près de 20 % des jeunes arrêtés par ses équipes comme dealers ont entre 13 et 17 ans. « Ils sont exploités par les réseaux et gagnent en moyenne entre 50 et 100 euros par jour », observe-t-il. Ils appartiennent à ce que le sociologue français Michel Kokoreff, spécialiste des usages et des trafics de drogue, qualifie de « sous-prolétariat », exploité par le milieu criminel où l’argent est loin d’être facile pour tout le monde, contrairement à ce que laissent croire les stéréotypes populaires.
Une source policière explique que si ces « jobbeurs » acceptent le plus souvent d’intégrer le narcotrafic, certains sont pris au piège de l’engrenage infernal du deal, et ne peuvent plus en sortir sous peine de représailles. Ensuite, volontairement ou pas, ils se retrouvent à accomplir ce qu’ils appellent des « missions ». Cela va du tir d’intimidation sur un point de deal tenu par ceux d’en face au meurtre commandité.
20 % des jeunes arrêtés comme dealers ont entre 13 et 17 ans
D’études menées en Belgique (Université de Gand, Institut national de criminalistique et de criminologie), de même que des observations effectuées par l’ensemble des acteurs de terrain, il ressort que le profil de tous ces mineurs d’âge est sensiblement identique : ils sont issus de quartiers en difficulté et de foyers dysfonctionnels, en décrochage scolaire, privés de repères et avec une trajectoire délinquante précoce.
À cette catégorie s’en ajoute une autre, dite des « smex ». Il s’agit d’un acronyme administratif, passé dans le langage urbain, et qui désigne les « sans moyens d’existence ». Il s’applique spécifiquement aux détenus étrangers en situation irrégulière mais, de façon plus large, est employé péjorativement pour parler des « sans-papiers ». Et lorsque ceux-ci ont moins de 18 ans et résident seuls en Belgique, ils sont ce que l’administration en charge de l’asile et de la migration regroupe sous le vocable de MENA (mineurs étrangers non accompagnés). Sous cette terminologie, on trouve essentiellement des adolescents livrés à eux-mêmes, particulièrement vulnérables, et donc davantage enclins à accepter les pires « missions » à des tarifs bradés. Cette « ubérisation » de la narcocriminalité – on parle désormais d' »ubershit » et d' »uberkill » – constitue une tendance lourde.

« Chouf » (guetteur), « dealer » (vendeur), « shooter » (tireur), les « jobbeurs » adolescents sont de plus en utilisés par les trafiquants de drogue. ©Photo News »J’avais 14 ans quand tout a basculé »
Derek (prénom d’emprunt) n’a que 19 ans, mais son parcours dans l’inframonde brutal des « jobbeurs » bruxellois est pourtant long et jalonné de multiples faits, délictueux puis criminels, dont le dernier en date pourrait le conduire tout droit en prison. Impliqué dans une fusillade liée au trafic de drogue – et bien qu’il ne soit pas l’auteur du tir fatal ayant mortellement fauché la victime –, il va devoir répondre de ses actes devant la justice des adultes, le juge de la jeunesse s’étant dessaisi de son dossier.
Face à ce garçon originaire de Molenbeek, souriant, affable, intelligent, capable de poser un regard sans complaisance sur ce qui l’a mené dans cette impasse, on peine à l’imaginer en « soldat » des groupes rivaux qui se disputent le leadership du marché des stupéfiants à Bruxelles. Le récit de sa plongée dans un univers où le prix d’une vie humaine se négocie pour quelques milliers d’euros est glaçant.
« J’avais 14 ans quand tout a basculé, lorsque ma mère a dû rentrer au pays (NDLR : en Afrique centrale). Elle y est restée quatre ans », raconte Derek. Son père absent depuis le divorce de ses parents, il est confié à la garde de sa grand-mère et d’une tante. Dès ce jour, il emprunte de moins en moins le chemin de l’école, où il n’a du reste jamais trouvé sa place : « Rester assis durant des heures à écouter le prof, ce n’est pas fait pour moi. Je n’y arrivais pas étant enfant et c’est encore le cas aujourd’hui. Et puis, s’entasser à trente dans une classe, non merci. Je déteste avoir beaucoup de monde autour de moi, j’aime me retrouver seul, au calme. J’évite le métro, par exemple. Je préfère marcher. » Débute alors son errance, qui donne rapidement lieu aux premiers faux pas. « J’ai décroché de l’école petit à petit en suivant les potes. Il faut dire que j’étais plutôt influençable à l’époque », confesse Derek. « Au début, tu brosses une heure de cours, puis deux, ensuite une journée. Tu traînes en rue, tu te poses dans le quartier ou chez un ami. Après, ça va vite. Tu lâches l’affaire toute une semaine et tu finis par te déscolariser complètement. C’est là que les ennuis sont arrivés. »
Voie sans issue
Derek n’est encore qu’un ado lorsqu’il se confronte pour la première fois à la justice. À la suite d’une bagarre qui tourne mal, dans le contexte d’une dispute d’argent, il se retrouve engagé dans une course-poursuite avec la police. Pris en chasse sur son scooter, il provoque un accident de la route. S’ensuivent une interpellation, un passage par le commissariat et une comparution devant un juge. Il est remis en liberté, avec une obligation de suivi éducatif auprès des EMA (équipes mobiles d’accompagnement), responsables de la prise en charge des jeunes en conflit avec la loi.
Cet épisode ponctue le début de son parcours délinquant. « C’est arrivé comme ça », se souvient-il. « J’avais besoin d’argent, pour manger et pour m’habiller. Or, j’ai toujours refusé d’en demander, je n’aime pas être redevable. Alors, t’en vois certains qui s’affichent avec des belles fringues et qui s’achètent ce qu’ils veulent. Un jour, on te propose d’entrer dans leur business et tu acceptes. »
Le passage obligatoire par le service EMA aurait pu offrir à Derek l’opportunité de bifurquer vers le droit chemin. Mais le rendez-vous est manqué et l’adolescent poursuit sur sa voie sans issue. « Je n’ai pas été au bout des entretiens avec eux », explique-t-il. « Je n’appréciais pas du tout nos échanges. Je trouvais leurs méthodes intrusives. Ils essayaient de créer un lien, mais ce n’était pas la bonne manière de faire. Pas avec moi, en tout cas. »
Derek bénéficie malgré tout de la mansuétude du magistrat en charge de son suivi, à condition de demeurer en dehors des radars de la police. Il commet cependant un nouveau fait et tombe cette fois sous le coup d’une décision de placement en IPPJ (Institutions publiques de protection de la jeunesse). La suite de son histoire se décline au travers de ses allers-retours : IPPJ de Jumet, Wauthier-Braine, Saint-Hubert et Braine-Le-Château, entrecoupés de fugues, de sorties autorisées et de réintégrations forcées à la suite de nouvelles dérives délinquantes. « Ces centres ne sont rien d’autre que des prisons pour jeunes », dénonce-t-il. « C’est même pire, parce qu’en prison, tu connais ta date de sortie, tandis qu’en IPPJ, tu ne sais jamais quand tu sortiras, car le juge peut prolonger ton séjour. » Le jeune homme relate longuement son expérience traumatique de l’enfermement. Il raconte la promiscuité, l’ennui, la solitude, la colère, les conflits internes, et la violence : la sienne, celle des autres, et celle de l’institution parfois. « Certains éducateurs veulent t’aider, mais d’autres essaient de t’enfoncer », dit-il, désabusé, et sans qu’on puisse objectiver ses propos.
« À BX, les armes, c’est trop facile ! »
Vient le moment où Derek prend part à un vol à main armée avec séquestration. « J’avais fugué de l’IPPJ et j’étais en galère depuis un mois. On m’a proposé un coup, j’y suis allé, sans trop penser aux conséquences. On s’est fait attraper et je suis reparti en centre. Au bout de sept mois, j’en suis sorti avec un projet de réinsertion scolaire. »
Le temps passe mais, loin de se réinsérer, le jeune Bruxellois entre de plain-pied dans la criminalité liée au deal de drogue. « Des connaissances m’ont mis en contact avec des gens pour qui j’ai commencé à faire des missions à droite, à gauche », explique-t-il. Lorsqu’on l’interroge sur la nature de ces « missions » et l’identité de ceux qui les ordonnent, il répond évasivement : « Parfois, la personne vient te voir directement, parfois c’est via-via. Ceux qui dirigent et gagnent gros, ils ne se salissent pas les mains. Ils envoient des gens comme moi. Ils te demandent de dealer, de voler une voiture, de tirer pour faire peur, pour régler des comptes ou pour récupérer un deal. Si tu dis non, il n’y a pas de problème. Quelqu’un d’autre le fera. L’argent est là, les armes sont là. »
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L’argent et les armes, le nerf de la guerre de territoires autour de la quinzaine de « hotspots » bruxellois où se concentre le trafic de stups, de la cité du Peterbos au parvis Saint-Antoine, de la gare du Midi à celle du Nord, en passant par d’autres places de deal qui migrent en fonction de la pression policière. « La première fois, on m’a filé 1 000 euros pour aller mettre le feu à une maison », avoue Derek. « Je ne l’aurais pas fait pour moins que ça. C’est difficile d’avoir plus de toute façon, tellement c’est banal. Moi, j’ai toujours été bien payé. Après, ça dépend si c’est un pote qui t’envoie ou si c’est un intermédiaire qui prend une commission. »
Pour faire le coup de feu contre des concurrents, il faut nécessairement s’armer, et Derek explique comment se procurer la panoplie complète du parfait « sicario » : « À BX (NDLR : comprenez Bruxelles), les armes, c’est trop facile ! Si t’as l’argent et les contacts, tu peux tout avoir. Un 9 mm, un 6.35, un Glock, une kalash, tout, j’ai tout vu. Même un lance-roquette : un gars m’a dit un jour qu’il en avait un planqué chez sa grand-mère. Les jeunes de mon âge armés, il y en a plein, c’est vraiment chaud. » Sur les tarifs aussi, Derek est incollable. Et il prévient : « Sans les bonnes connexions, tu te fais arnaquer. Une kalash, par exemple, si t’es à la source, tu peux l’avoir à 2 500 euros. Ensuite, tu la revends 4 000 et tu prends ta part. »

A Bruxelles comme ailleurs, les trafics de drogue prolifèrent invariablement sur les mêmes terreaux : pauvreté persistante et enclavement de certains quartiers, concentration de populations précaires et d’origine étrangère, équipements sociaux insuffisants, habitat dégradé, insalubrité, foyers familiaux dysfonctionnels, décrochage scolaire, chômage des jeunes, délinquance. ©Photo NewsLe prix d’une vie
Que vaut une vie humaine pour un jeune à la dérive, dont le bras est armé par les trafiquants ? Derek répond sans détour : « Fumer un gars, c’est entre 5 000 et 8 000 euros. Tirer dans les jambes ou simplement le blesser, c’est moins de 5 000. Mais les « smex », ils le font pour moins que ça. Mets-toi à leur place : tu vis et tu dors en rue, t’as pas de papiers, pas de logement, pas de vêtements, rien à manger, donc rien à perdre. Je viens et je te propose 2 000 euros pour une mission. Tu refuses ? »
S’il a lui aussi accepté nombre de missions, Derek affirme ne pas avoir de sang sur les mains. « Je n’ai jamais tué personne. Je ne tire pas sur les autres, c’est une question de principe. Si je devais un jour tirer sur quelqu’un, ce serait pour moi, pas parce qu’on me paie pour ça, même cher. » Il reconnaît toutefois avoir été rafaler à la demande, « en tirant toujours à côté ou en l’air, pour faire peur », dit-il. Les conséquences possibles, il n’en prend véritablement la mesure qu’aujourd’hui, après l’équipée meurtrière dans laquelle il s’est retrouvé impliqué l’année de sa majorité : « Tu ne réfléchis pas, en fait. Tu y vas pour l’argent, surtout lorsque t’es en galère. Malheureusement, il y a eu cette fois où j’y suis allé avec d’autres. Je n’aurais pas dû. Un gars est mort. Ce n’est pas de ma faute, mais il est mort et j’y étais… » Le silence absorbe ses derniers mots, lourds de sens.
« Malheureusement, il y a eu cette fois où j’y suis allé avec d’autres. Je n’aurais pas dû. Un gars est mort. Ce n’est pas de ma faute, mais il est mort et j’y étais »
Face à la perspective vertigineuse de voir sa vie entièrement gâchée par ses cinq années de traversée de la jungle urbaine du narcotrafic, Derek rembobine le fil de son itinéraire d’enfant pas gâté. Il évoque pêle-mêle l’échec scolaire, les conditions de vie précaires, les jobs étudiants refusés, son quartier abandonné, les mauvaises fréquentations. Puis, il lâche : « Surtout, j’étais seul. Si j’avais eu quelqu’un auprès de moi, je n’aurais peut-être pas fait tout ce que j’ai fait. » Toutefois, il ne se cherche pas de justifications faciles et admet volontiers qu’il a lui aussi cédé à la fascination des gains rapides, ainsi qu’à celle de l’image, envoûtante et célébrée sur les réseaux sociaux, de celui qui devient quelqu’un de respecté en transgressant la loi et en se moquant des risques. Ce sont là des facteurs connus d’embrigadement des plus jeunes dans le trafic de drogue, à propos desquels le sociologue Michel Kokoreff considère qu’ils ont intériorisé les valeurs dominantes de notre société : matérialisme, hédonisme, individualisme. « Devant l’absence de voies pour accéder à la richesse matérielle tant valorisée, le deal en bas de l’immeuble devient, pour certains, la seule issue possible, illégale mais immédiate », analyse-t-il.
Réponse ferme des autorités
En prise directe avec la réalité de ce terrain qu’il connaît bien, Mehdi Jaber, médiateur pas encore quadragénaire de la Maison des cultures à Saint-Gilles, dresse un constat lucide : « Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la brutalité de l’évolution. Moi qui ai grandi dans les quartiers, puis travaillé comme éducateur de rue pendant des années, je vois un monde qui a basculé. Avant, ceux qui vendaient de la drogue se cachaient, ils gardaient une forme de discrétion. Maintenant, les jeunes s’affichent, sans crainte, sans limites. On parle de meurtres ou de règlements de comptes avec un détachement affolant, et les réseaux sociaux transforment tout en spectacle. On se filme en train de tirer sur des façades, de brûler des logements. Des actes qui, quand j’étais jeune, étaient impensables, et qui deviennent aujourd’hui des preuves de « réussite ». »
Pour Mehdi, le point de bascule réside avant tout dans l’effondrement du lien social. « La police de proximité a disparu. Autrefois, un agent pouvait demander : « Ta maman, elle va bien ? » Aujourd’hui, cette communication avec les jeunes n’existe plus », regrette-t-il. « Et puis, il y a le désengagement de certains acteurs sociaux. Beaucoup d’éducateurs ou d’animateurs se contentent de remplir des objectifs administratifs, sans jamais aller chercher les jeunes là où ils sont vraiment. On organise des ateliers bacs à fleurs, et après ? Quand le dialogue s’arrête, l’incompréhension s’installe. Et quand l’incompréhension grandit, la violence prend le relais. »
« Maintenant, les jeunes s’affichent, sans crainte, sans limite. On parle de meurtres avec un détachement affolant, et les réseaux sociaux transforment tout en spectacle »
Pour contrer cette violence débridée, on observe une réponse très ferme de l’autorité judiciaire, principalement sous l’impulsion du procureur du Roi de Bruxelles, Julien Moinil. Comme l’indiquaient récemment nos confrères de L’Écho – et bien que ces statistiques ne soient pas toutes en lien avec le trafic de drogue –, le nombre de défèrements et de placements sous mandat d’arrêt a plus que doublé, les défèrements de mineurs ont triplé, les procédures accélérées également et les transactions pénales ont quintuplé. Le patron du parquet est là parfaitement dans son rôle répressif, mais qu’en est-il de la prévention, de l’approche éducative et sociale qui incombent au pouvoir politique ?
Pour Nadège Brassine, criminologue de l’INCC, c’est à ce niveau que les carences sont les plus flagrantes. Interviewée il y a peu sur le plateau de BX1, elle déclarait ceci : « Dans les études sur les adolescents, on observe systématiquement un pic de délinquance vers 16-17 ans, un phénomène qui, pour la majorité des jeunes concernés, s’estompe naturellement à l’âge adulte, aux alentours de 25 ans. Seule une minorité bascule ensuite dans une trajectoire délinquante durable. Cette persistance s’explique presque toujours par l’accumulation de facteurs sociaux, familiaux et économiques défavorables. Des réalités qui devraient être prises en compte bien avant le premier fait infractionnel. Pourtant, notre système se concentre presque exclusivement sur la répression de l’acte, en laissant de côté tout ce qui pourrait permettre d’agir en amont, avant qu’il ne soit trop tard. »

Sous l’impulsion du parquet de Bruxelles, la réponse de l’autorité judiciaire à l’explosion de violence liée au narcotrafic est très ferme. En plus des opérations coups de poing de la police, on observe une augmentation très significative des défèrements de mineurs et des placements sous mandats d’arrêts, ainsi qu’à l’allongement des détentions préventives et à l’alourdissement des peines de prison. ©Gianni Barbieux / Photo News »On nourrit le risque de récidive »
Michel Degrève est un avocat pénaliste réputé à Bruxelles. Au regard de son expérience des affaires criminelles liées au narcotrafic, il met en garde contre la tendance actuelle au « tout-répressif » qui, selon lui, constitue une fuite en avant dangereuse. « On est confrontés à une criminalité exacerbée, à laquelle les pouvoirs publics doivent nécessairement répondre. Mais ils le font par des mesures immédiates et brutales, peut-être trop nourries d’une volonté hâtive d’apaiser la population par la punition forte », déplore-t-il.
Pour Me Degrève, « cette ultrarépression se traduit par une explosion des dessaisissements, des mandats d’arrêt et des condamnations lourdes, notamment dans les dossiers liés aux fusillades. Pourtant, cette approche est contre-productive : en allongeant les détentions préventives – passant de cinq à dix mois dès qu’un pistolet est impliqué –, on fabrique des « cocottes-minute ». Les jeunes en sortent désocialisés, plus précaires et plus vulnérables. On pense endiguer le risque de récidive, en fait on le nourrit. Les condamnations se durcissent pareillement. Si cela répond à une attente sociale immédiate, cela ne fait que repousser le problème sans le résoudre. C’est davantage aux causes structurelles qu’il faut s’attaquer dans les quartiers. »
À propos des IPPJ, le pénaliste est d’avis qu' »il faut repenser leur gestion et leur allouer plus de moyens. Ils fournissent déjà des efforts exceptionnels, mais il faut certainement augmenter leur nombre de places et leur donner la capacité de moderniser leur approche auprès des jeunes, pour optimiser le dialogue avec eux », dit-il. De son point de vue, l’échec du système devient patent lorsqu’un mineur délinquant renonce à collaborer avec les différents services mis en place par l’IPPJ et que, faute de place ou de suivi adapté, on le libère en sachant qu’il risque de récidiver. « Dès lors, on bascule ces jeunes vers le système pénal des majeurs, avec des peines fermes. Cela revient à abandonner le principe de protection de la jeunesse adopté ces vingt dernières années, à nouveau au profit d’une logique purement répressive. »
« Maintenant, les jeunes s’affichent, sans crainte, sans limite. On parle de meurtres avec un détachement affolant, et les réseaux sociaux transforment tout en spectacle »