Une «masse critique» de femmes osent de plus en plus parler de ménopause dans l’espace public, souligne d’emblée Martine Delvaux, en entrevue au Soleil.

Au Québec, on pense au documentaire de Véronique Cloutier, Loto-Méno, qui a braqué les projecteurs sur ce changement hormonal et les idées préconçues qui l’accompagnent.

Les choses bougent également aux États-Unis et en Europe, ajoute Martine Delvaux… Mais la ménopause «reste un tabou», dont on parle peu au-delà des traitements hormonaux et des clichés comme les bouffées de chaleur.

En tant que littéraire, elle a donc eu envie de réfléchir sur le sujet et de rassembler la voix de plusieurs écrivaines autour de ce thème. Résultat? Au bout de notre sang, un recueil qu’elle codirige avec la romancière Esther Laforce.

«C’est drôle parce que, l’une des premières réactions que nous avons eues après l’annonce du recueil, c’était aussi: “ah non! Pas encore une affaire sur la ménopause”. Il y a comme une double perception de la chose. […] Mais je pense qu’on n’a vraiment pas fait le tour de la question», glisse de son côté Esther Laforce, également doctorante en études littéraires.

«La ménopause, ça reste ce truc dont on ne veut pas tellement parler [collectivement]. C’est compliqué. C’est vraiment une sortie : les femmes ne font plus partie du “marché” des femmes», déplore Martine Delvaux.

L’invitation à parler de ménopause n’a d’ailleurs pas allumé d’emblée toutes les femmes qui participent au recueil. Quelques-unes le soulignent avec transparence au début de leur récit.

«Qu’ai-je à dire là-dessus?», s’est demandé Ching Selao. «Le sujet ne m’intéressait pas», avoue Virginia Pesemapeo Bordeleau, dès la première ligne de son texte. Pénélope McQuade l’annoncera quant à elle dès son titre: «Je n’ai rien à dire sur la ménopause»… Et pourtant!

Toutes les autrices qui signent l’ouvrage (y compris celles qui ne savaient pas trop quoi écrire sur le sujet au départ) démontrent qu’il y a encore beaucoup à dire.

Dans Au bout de notre sang, la ménopause devient un pont qui mène vers une foule d’autres thématiques comme «le vieillissement au féminin», la place des femmes âgées dans la société, «la condition des femmes en général», «notre rapport au corps», etc.

Qu’elles abordent la périménopause ou la «ménopause bien achevée», les dix-huit écrivaines naviguent entre l’intime et le politique. Alors que plusieurs textes sont empreints de colère et d’indignation, d’autres sont aussi marqués par la violence ou l’humour, la douceur d’un souvenir ou l’amour.

«Dans le discours populaire, la ménopausée répond à des clichés. […] On se moque d’elle, de sa colère, de ses bouffées de chaleur. Dans Au bout de notre sang, tout ça c’est là, mais réutilisé pour proposer une écriture critique», fait remarquer Esther Laforce.

Esther Laforce est romancière et doctorante en études littéraires à l'Université du Québec à Montréal.

«C’est comme si les textes étaient un miroir qui renvoie au public cette image un peu galvaudée de la ménopausée», ajoute également Martine Delvaux.

Malgré la diversité des récits, ils portent cependant tous, chacun à leur manière, la promesse d’une parole libérée, d’une voix qui refuse de se taire.

Parmi ces voix, on retrouve d’ailleurs celles de Mélikah Abdelmoumen, Marie-Ève Sévigny, Pascale Cormier, Anne Peyrouse, Véronique Cyr, Catherine Mavrikakis ou encore Yara El-Ghadban.

<em>Au bout de notre sang</em>, Collectif, 192 pages.

«Le temps des femmes»

Martine Delvaux ne s’en cache pas: en lançant son invitation, elle croyait qu’elle recevrait davantage de textes campés dans le monde médical. Elle a finalement été ravie de voir la pluralité des angles explorés.

«On ne s’en tient pas à la ménopausée. Il y a des jeunes femmes. L’adolescente est souvent convoquée dans les textes. […] On traverse le temps des femmes en fait», constate la populaire autrice féministe à qui l’on doit entre autres Le boys club (2019).

«[Dans la société], on se moque beaucoup des adolescentes comme on se moque beaucoup des ménopausées. Ce sont des ressorts comiques. On ne prend pas beaucoup les adolescentes au sérieux: leurs désirs, leurs passions, leurs affections pour certains artistes, comment elles s’habillent», souligne-t-elle.

Avec la ménopause vient ainsi une sorte de «ras-le-bol» qui se libère. Comme une «écœurantite» des choses qui se sont accumulées en près de 50 ans de vie et qui peuvent enfin s’exprimer sans la pression de devoir être en couple, de faire des enfants, etc.

«Ne plus être là-dedans, ça libère une indignation. […] Les personnes ménopausées sont en colère avec raison. Première des raisons principales? On n’est pas prise en compte médicalement. C’est long avec tout ce qui se découvre, ne se découvre pas; ce qui se dit, ne se dit pas; les médecins qui ne nous prennent pas au sérieux. Ce n’est pas un mythe. C’est la vérité. Il y a de bonnes raisons d’être en criss», énumère rapidement la professeure de littérature à l’UQAM.

Avec Au bout de notre sang, les dix-huit autrices rappellent ainsi la pertinence de la voix des femmes, la validité de leur colère, la légitimité de leur point de vue face au monde dans lequel elles vivent.

«Nous entrons dans la vieillesse, mais nous ne sommes pas mortes. On est là. On n’est pas invisible. On est vivante. On va parler. On va écrire. On continue à être pertinente», rappellent les deux codirectrices d’Au bout de notre sang.

Le recueil Au bout de notre sang est offert en librairie.

Les écrivaines participant au livre : Mélikah Abdelmoumen, Marie Célie Agnant, Anita Anand, Pascale Cormier, Véronique Cyr, Martine Delvaux, Lynda Dion, Yara El-Ghadban, Esther Laforce, Claudia Larochelle, Catherine Mavrikakis, Pénélope McQuade, Pascale Navarro, Virginia Pesemapeo Bordeleau, Anne Peyrouse, Monique Régimbald-Zeiber, Ching Selao, Marie-Ève Sévigny.