« Les théâtres parisiens sont comme des navires qui, en remontant la Seine, se sont échoués sur ses plages. Depuis ils embarquent tous les soirs des passagers pour un voyage immobile ». Ainsi écrivait François Regnault, dans son livre « Le théâtre et la mer », paru en 1989. La citation sert d’exergue à l’exposition phare des Capucins, cette année 2026 : « Navire amiral », de Stéphane Lavoué, dans la salle d’expo à l’étage, désormais baptisée « salle des fondeurs et des chaudronniers ». Un fond de scène de la Comédie-Française y sera installé. À quelques encablures à peine du canot de l’Empereur Napoléon Ier, bateau d’apparat empreint de théâtralité, décoré de statues dorées tel un opéra parisien.

Comme des tableaux anciens

Associer la Marine nationale (qui fête ses 400 ans) et la Comédie-Française dans un même projet photographique, l’idée est assurément ambitieuse et on peut se demander, comme Molière à propos de Scapin : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » Il faut voir quelques pièces du projet pour ressentir une cohérence d’ensemble liée tant aux sujets qu’à la technique affirmée du photographe. Des images sombres, aux teintes et lumières rappelant les peintres flamands de la Renaissance, sont comme des tableaux anciens. On y voit un machiniste de la Comédie-Française que l’on pourrait croire à bord d’un navire. Un hélicoptère sur le pont d’une frégate multimissions, vu depuis le hangar qui semble comme une salle de théâtre d’où l’on regarde une scène.

Dans un théâtre comme sur une frégate

Stéphane Lavoué a œuvré dix ans durant dans « la maison de Molière », immortalisant comédiens, loges, métiers divers, dans un mélange de portraits sensibles, de scènes documentées. « Pendant ces années de résidence dans les entrailles du navire amiral du premier théâtre public français, j’ai eu l’impression de vivre un embarquement immobile. Plongé dans un bâtiment sans fenêtres, au milieu du plateau-passerelle ou perché dans les cintres encombrés de câbles et de bouts, j’ai eu la sensation de parcourir les coursives d’une frégate et de vivre une patrouille d’un sous-marin nucléaire ».

Les marins sont à l’origine de nombreuses traditions et superstitions encore très vivaces dans les théâtres

L’auteur, qui a vécu des années à Penmarc’h, a voulu remonter le fil d’une histoire étonnante et témoigner de la théâtralité de la vie à bord des figures de proue actuelles de la Marine nationale. Il a été admis successivement – rare privilège – à bord de la frégate multimissions Bretagne, du sous-marin lanceur d’engin Le Téméraire et du porte-avions Charles de Gaulle.

Élèves officiers se préparant pour la présentation aux drapeaux, École navale, Lanvéoc, novembre 2022. Stéphane Lavoué présente là comme un tableau dont les teintes et lumières peuvent rappeler les peintres flamands de la Renaissance.Élèves officiers se préparant pour la présentation aux drapeaux, École navale, Lanvéoc, novembre 2022. Stéphane Lavoué présente là comme un tableau dont les teintes et lumières peuvent rappeler les peintres flamands de la Renaissance. (Photo Stéphane Lavoué)Ces habitudes qu’ont les marins…

« À une époque où les marins, afin d’éviter les périls, ne naviguaient plus l’hiver, ils servaient dans les théâtres. Leur connaissance des nœuds, des bouts, des poulies, des élingues et leur habilité à manœuvrer vite et en nombre dans un espace réduit faisaient d’eux de parfaits machinistes. Ils sont en effet à l’origine de nombreuses traditions et superstitions encore très vivaces dans les théâtres, comme j’ai pu les vivre en côtoyant l’équipage de la Comédie-Française », dit Stéphane Lavoué dans la présentation de son projet. La boucle, bientôt, sera bouclée.

Pratique

« Navire amiral », du 13 juin au 15 octobre 2026 aux Ateliers des Capucins, à Brest. Un livre sera édité et disponible aux éditions Ateliers EXB. Emmanuelle Hascoët (agence de production Fovearts), a accompagné le projet.