Depuis le 1er janvier, toutes les fripes vont dans les bulles à textile : « Une nouvelle gifle pour l’économie sociale »

Ce lundi, la Commission européenne a franchi un cap décisif en annonçant l’interdiction de la destruction des vêtements, accessoires vestimentaires et chaussures invendus. La mesure s’appliquera à partir du 19 juillet 2026 pour les grandes entreprises, puis dès juillet 2030 pour les entreprises de taille moyenne. Des exceptions sont toutefois prévues : seuls pourront encore être détruits les produits présentant un risque pour la santé ou la sécurité, des dommages irréparables ou une non-conformité aux normes européennes.

Une boîte noire sur les volumes détruits

Selon l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), entre 4 et 9 % des textiles invendus sont détruits chaque année en Europe avant même d’avoir été portés. Mais ces chiffres restent approximatifs. « En réalité, personne, pas même les autorités européennes, ne connaît exactement le volume de textiles détruits », souligne Franck Kerkhof, de la Fédération RESSOURCES, qui représente les entreprises sociales et circulaires actives dans la réutilisation des biens et des matières. « Concernant les invendus et ce qui est détruit, c’est une complète boîte noire car les entreprises n’ont aucune obligation de reporting, dit-il. Mais on estime que 40 à 50 % des volumes produits ne sont pas vendus par les retailers (vendeurs finaux). Les quantités détruites sont donc colossales. » Tout n’est toutefois pas éliminé : une partie des invendus est redirigée vers le marché de la seconde main, les magasins d’usine ou l’exportation.

Pour lever cette opacité, le nouveau règlement européen introduit un format de déclaration standardisé. À partir de 2030, les entreprises devront publier les volumes d’invendus qu’elles rejettent, offrant pour la première fois une vision plus précise de ces flux.

Autre levier clé : l’extension progressive, à l’échelle européenne d’ici 2028, de la Responsabilité Élargie du Producteur (REP) pour le textile – une éco-contribution comparable à Recupel pour les appareils électriques et électroniques. « Ce sera un moyen de savoir les quantités mises sur le marché, dit Franck Kerkhof. Et pour l’Europe, c’est aussi une façon d’endiguer la logique de surproduction. »

Les chiffres illustrent l’ampleur du défi. Selon la Fédération RESSOURCES, un Européen achète en moyenne 19 kg de textile par an. C’était 9 kg il y a dix ans. Et sans frein à cette fast fashion, les projections de l’AEE atteignent 30 kg en 2030.

Reste une question centrale : les filières du recyclage et de la seconde main pourront-elles absorber les volumes d’invendus qui sont aujourd’hui détruits ? « Ce sera effectivement un challenge logistique, dit Franck Kerkhof. Mais des acteurs comme Oxfam, Terre ou les Petits Riens sont prêts à jouer le jeu avec de bonnes pratiques déjà en place. Et puis ce sera des flux qualitatifs. »

Des produits neufs ou quasi neufs, donc plus faciles à écouler sur le marché de la seconde main. Un canal que certains retailers envisagent désormais de développer eux-mêmes, pour 10 à 15 % de leurs invendus.

Longtemps réticentes à l’idée d’une interdiction de destruction, les entreprises y voient aujourd’hui une opportunité. Car la mesure leur permet aussi de répondre aux nouvelles obligations en matière de responsabilité sociétale des entreprises (RSE), qui s’imposent progressivement depuis cette année.