Au lendemain de sa nomination, le nouveau ministre-président Boris Dilliès a montré les muscles gare du Midi ; semaine passée, il a convoqué un conseil régional de sécurité… Du show ?
« Avec la loi sur la fusion des zones de police, le choix est fait : la sécurité, ce sont les bourgmestres. Il restera un peu de coordination, mais la loi qui vient d’être votée dit une fois pour toutes que les affaires de police, ça se passe dans les communes, pas à la Région. Le ministre-président, le vice-gouverneur et la haute fonctionnaire sont invités et ont un rôle consultatif. Les partis néerlandophones voulaient que la police devienne régionale. Le débat n’est plus là. On ne voulait pas la fusion mais ce qui est sûr, c’est que notre pouvoir communal est renforcé. Nous, les bourgmestres, sommes la police. La Région joue un rôle d’appui. »
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Ce sont aussi les communes qui financent les zones en bonne partie…
« Le vrai enjeu maintenant, ça va être de voir comment on fait pour ne pas s’engueuler entre nous. Pour la simple et bonne raison qu’on nous demande une norme de croissance budgétaire de 7,5 % sans financement supplémentaire. Autrement dit, si l’on veut garder le même nombre de policiers à Bruxelles (environ 6 500), on doit prévoir une augmentation de nos dotations communales de 7,5 % par an. C’est intenable. On peut assumer une croissance de 1,5 ou 2 %, ça paraît normal. 7,5 % ce n’est pas possible. C’est beaucoup trop. »
Bernard Quintin prévoit une réforme de la norme KUL qui refinancera les grandes zones de police.
« Oui. On l’attend. Cette norme KUL n’a jamais été calculée pour Bruxelles. Il faut aujourd’hui que Bruxelles ait son dû. Bernard Quintin a dit que la révision de cette norme et la fusion des zones bruxelloises (prévue pour le 1er janvier 2027, NdlR) seraient consubstantielles. Autrement dit, pas l’une sans l’autre. Il est revenu nous dire il y a trois semaines qu’il n’avait pas dit ce mot par hasard. On voit que la réforme des zones avance. Cette montée en puissance pour Bruxelles – et les grandes villes du pays – serait d’ailleurs une prime logique à notre fusion. Il n’est pas question qu’à un moment donné, on ait moins de policiers à Bruxelles. On ne veut pas perdre un homme. »
Il faut combien ?
« Une estimation financière a été menée par Bruxelles Pouvoirs Locaux. Cela va de 30 à 60 millions d’euros en plus par an. »
Très offensifs contre cette réforme pendant de longs mois, les bourgmestres bruxellois semblent aujourd’hui résignés.
« On a vu que ce texte a été voté extrêmement rapidement. Je pense qu’il reste des gros problèmes sur la légitimité des bourgmestres à porter des budgets pour la police sans le mandat de leur conseil communal. Il y a encore des choses dans la loi qui nous semblent bizarres. Ce n’est pas ce que je souhaitais. Je pense qu’il y avait moyen de faire autre chose sur la sécurité. Mais je suis un légaliste : la réforme est là, il faut pouvoir agir avec ça. »
Fusion des zones de police : pour les bourgmestres bruxellois,le projet est discriminatoire
Olivier Maingain étudie la possibilité d’intenter un recours, notamment sur le fait que cette réforme est imposée à Bruxelles, suggérée ailleurs dans le pays.
« En effet. Ça reste quand même un peu spécial. Pourquoi Bruxelles et pas d’autres grandes métropoles ? Aussi, pourquoi juste les 19 communes ? Pourquoi pas Grimbergen, Kraainem, Wemmel, Drogenbos, Vilvorde ? Ces microzones du Brabant flamand n’ont pas de capacité. Pourquoi ne pas, si l’on veut pousser la réflexion jusqu’au bout, les absorber à Bruxelles ? À titre d’exemple, à Vilvorde, il n’y a pas de commissariat ouvert 24h/24. Les gens viennent déposer plainte à Neder-over-Heembeek… Si les Flamands sont prêts à dépasser leurs clivages et nous disent que cette réforme n’est pas idéologique, que ces communes qui bordent la Région viennent dans la zone unique. »
Sur le plan opérationnel, que va changer cette fusion ?
« Il va falloir s’interroger sur le nombre de commissariats. Je peux comprendre que tout le monde veuille garder ses commissariats mais, à mon avis, ça va être compliqué. »
Pourquoi ?
« Aujourd’hui, on compte 14 commissariats ouverts 7 jours sur 7, 24h/24 sur le territoire régional. C’est beaucoup. Anvers en a un. Pour moi, c’est la police qui doit aller chez les citoyens, pas l’inverse. Si vous avez un problème de sécurité, vous appelez le 101 et la police vient chez vous. Tout le monde a l’impression que, quand on ferme un commissariat, on enlève la police. C’est l’inverse. Un commissariat ouvert, c’est plusieurs policiers forcés de rester à l’intérieur plutôt que d’être sur le terrain. Ça mange une capacité inutile. J’ai une obsession : c’est plus de bleu en rue. Les Bruxellois veulent des policiers dans la rue, pas dans les bureaux. Par contre, les patrouilles devront partir de différents endroits. Pas d’un commissariat unique où elles mettent 30 minutes pour aller à Woluwe-Saint-Lambert ou à Berchem-Sainte-Agathe. Il faut garder une police de proximité et il y aura une gestion par districts. Il ne faut pas qu’un bourgmestre doive appeler une cascade de personnes avant de pouvoir agir. Il faut un référent. Ce n’est pas le président du collège de police qui pourra décider pour une autre commune. »
Vous avez dit police de proximité ?
Qui va devoir se sacrifier ?
« Tous les projets de grosse rénovation, de construction de commissariats ont été mis en suspens par les bourgmestres, par loyauté vis-à-vis des uns et des autres. Même si cela aurait du sens que le projet de la rue de Ligne (futur commissariat central de la future ex-zone Bruxelles-Capitale-Ixelles, NdlR) soit désigné commissariat central de la nouvelle zone unique. Tout est prêt. »

Philippe Close Bourgmestre de Bruxelles ©Bernard Demoulin
Il y a quelques semaines, le procureur du Roi Julien Moinil a menacé les bourgmestres de ne plus plus encoder certains procès verbaux ?
« Disons qu’il a demandé de l’aide aux zones de police pour encoder les procès-verbaux. C’est surréaliste mais, apparemment, ils doivent réencoder chaque PV. Les documents produits par nos zones de police ne sont pas compatibles avec leurs logiciels. Donc il faut réencoder… On parle d’environ 50 000 PV en attente chez le procureur du Roi. Nous allons donc détacher des agents civils de nos zones de police au parquet pour l’aider à encoder les PV. On parle d’une dizaine de personnes au total. Ce n’est pas énorme. Il pourrait les avoir du Fédéral. À la Ville, nous lui en donnons trois. Même si ce n’est pas nous de le faire, on soutient le procureur du Roi. »
Depuis l’entrée en vigueur du nouveau gouvernement, on entend moins de fusillades à Bruxelles…
« Peut-être que la guerre des gangs est terminée… Plus sérieusement, je ne comprends pas pourquoi on contrôle toujours aussi peu de conteneurs à Anvers. Je ne suis pas pour qu’on arrête l’activité économique du port d’Anvers, elle est fondamentale pour notre pays. Mais quand j’entends le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw dire que seuls 0,5 % de conteneurs sont contrôlés… Je trouve cela révoltant. Je sais que la ministre de la Justice (Annelies Verlinden, CD & V), que le ministre des Finances (Jan Jambon, N-VA) – en charge des Douanes, NDLR – et que le Premier ministre (Bart De Wever, N-VA) sont d’Anvers. Mais à un moment donné, je leur dis : ‘Vous êtes en train de salir votre propre ville. Je sais que vous voulez protéger votre industrie mais vous faites mal à tout le monde’. Ils doivent prendre la mesure de ce qui se passe dans leur ville. Nous sommes la risée de l’Europe. 60 % du trafic de cocaïne européen passe par Anvers. C’est complètement hallucinant. Être à ce point la passoire de l’Europe, c’est une catastrophe. D’ailleurs, si demain Anvers a besoin de nous pour venir aider au Port, la police bruxelloise ira aider Anvers. »
Dans les coulisses du port d’Anvers, ce poumon économique
Vous prônez une vision transversale de la lutte contre le narcotrafic.
« Oui. Là encore, je ne comprends pas que l’on continue à dire que c’est uniquement la police et la justice qui réussiront à résoudre le problème de la consommation de drogue. On ne se pose pas la question : pourquoi les gens se droguent ? La santé publique, la prévention, les Communautés, le Fédéral ne bougent pas sur ce plan-là. Alors, à la Ville, nous prenons l’initiative. J’ai réuni une task-force rassemblant les associations et pouvoirs publics impliqués : Transit, les services de l’enseignement, de la jeunesse, de prévention. Je suis prêt à dégager des budgets si l’on nous propose des projets, des campagnes allant dans ce sens. »
Toutes les consommations sont problématiques ?
« Non. Mais toutes les familles sont touchées, par toutes les drogues. Je n’ai pas de temps à perdre avec un type qui fume un joint le samedi soir chez lui. Mais comment parle-t-on à un gamin qui prend de l’ecstasy, du snus ou de la cocaïne ? Il va appeler son médecin généraliste, InforDrogue ? On peut avoir une politique très dure envers les trafiquants, qui sont des vrais salopards, et en même temps essayer de comprendre pourquoi les gens sont en détresse, sont sous assuétude. Leur dire juste de ne pas se droguer, ça ne fonctionne pas. Il faut des prises en charge ciblées. Aujourd’hui, la cocaïne est devenue le carburant de beaucoup de gens. Il faut voir qui achète, souvent le matin avant d’aller bosser : des gens qui tiennent grâce à ça. Lors de l’analyse des eaux usées à Bruxelles, c’est plus le quartier Schuman qui affichait la plus à haute teneur en cocaïne, pas Anneessens ou le quartier Versailles. Peut-on avoir une discussion sociétale sans s’insulter ni s’injurier, sans considérer qu’on est des bobo-hippies parce qu’on demande d’en parler ? Trouvons une voie au milieu avec l’aide des professionnels de la santé, les professeurs, les associations qui peuvent nous aider à construire un récit politique autour de ça et mettre des projets en place. »
Ce n’est pas une compétence communale…
« Je sais. Mais je veux bien être commune pilote et je suis prêt à mettre des moyens et soutenir des projets allant dans ce sens. »
Vous êtes déjà commune pilote pour un autre projet de lutte contre le narcotrafic. Il s’agit de bloquer le blanchiment d’argent issu de la drogue par la voie administrative.
« Oui. Ostende et Liège le sont aussi. Le mécanisme consiste en une approche administrative du trafic de drogue. On sait que, pour faire mal aux trafiquants, il faut toucher au portefeuille. Via une ordonnance qui sera bientôt votée en conseil communal, nous allons pouvoir contrôler les commerces pour voir s’ils blanchissent l’argent de la drogue. Nous allons d’abord cibler le secteur de l’Horeca : 180 commerces dans trois quartiers spécifiques seront inspectés par nos services. Nous allons screener tout le monde même des établissements très respectables. Nous aurons ensuite la possibilité de suspendre l’activité, de la mettre sous conditions (demander des preuves de leur bonne foi, NDLR), voire de fermer définitivement l’établissement. Nous commençons par l’Horeca mais, par la suite, nous pourrons aller sur d’autres secteurs tels que celui des ongleries, des barbiers, des magasins de coques de GSM, etc. Je ne dis pas qu’ils font tous du blanchiment. Mais je dis aux trafiquants : ‘si vous voulez blanchir votre argent sur la zone de Bruxelles, on va vous choper’. Le projet d’ordonnance est en cours d’analyse au parquet de Bruxelles. L’objectif est de démarrer au mois de juin. Dans un second temps, nous pourrons mutualiser ce service au niveau régional, peut-être dans le cadre de la zone unique. Si on contrôle les conteneurs d’Anvers, si on travaille sur la prévention toxicomanie et que l’on touche à leur portefeuille, on va leur faire mal. »