« La honte vous saisit de l’intérieur », commence-t-elle, vêtue d’une élégante robe noire. Et d’immerger directement les spectateurs et spectatrices dans un souvenir d’enfance : petite, quand elle riait trop, elle faisait pipi dans sa culotte, ce qui amusait beaucoup ses cousins. « Je porte en moi une kyrielle de hontes, comme nous tous », poursuit-elle. Mais Geneviève Damas a « une honte tenace » : son rapport à l’argent. « L’idée de manquer d’argent m’est insupportable », confie-t-elle. Exemple? « Acheter un nouveau dentifrice me paralyse. »

Geneviève Damas: « La base de l’égalité des genres, c’est l’autonomie financière »« Ma mère ne profite de rien »

Pour comprendre d’où vient cette relation difficile à l’argent, Geneviève Damas s’est plongée dans son histoire familiale. Pendant 1h15, accompagnée par les notes délicates du compositeur Fabian Fiorini, elle va raconter, au travers de souvenirs et anecdotes, comment s’est construite, et transmise de génération en génération, cette impossibilité à dépenser.

Alors que Jacqueline, la maman de Geneviève Damas, est « pleine aux as » (elle a fait un héritage), son papa, Philippe, est quasi sans le sou quand ils se marient. Un couple, mais deux philosophies de vie : Jacqueline, femme au foyer, compte chaque centime; Philippe, ingénieur, est « généreux », car, dit-il, « dans la vie, c’est important de contribuer ». À la maison − ils habitent à Woluwe-St-Pierre −, Geneviève Damas se souvient que leur mère les habille, elle et ses frères, chez Carrefour et C&A ; elle leur coupe elle-même les cheveux, etc. Il n’y a jamais d’extras. « Ma mère ne profite de rien », résume-t-elle.

Dans "Respire" est projetée une photo de Geneviève Damas enfant. "Ma mère nous coupait les cheveux elle-même", raconte-t-elle.Dans Dans « Respire » est projetée une photo de Geneviève Damas enfant. « Ma mère nous coupait les cheveux elle-même », raconte-t-elle. ©Hubert Amiel

L’autrice ne s’est pas arrêtée à ce constat. Elle a creusé plus loin, du côté de sa branche maternelle mais aussi de l’Histoire. Son grand-père maternel a énormément souffert de la guerre. Persuadé que les Allemands reviendraient pour un 3e conflit mondial, il a amassé, encore et encore. Puis, dans cette lignée-là, c’est un principe : les femmes ne travaillent pas. Nul besoin d’étudier : elles feront un bon mariage, qui assurera leur avenir. Jacqueline s’inscrit malgré tout en Droit. Étudiante brillante, elle sera empêchée de terminer son cursus. Une injustice terrible aux conséquences lourdes : Jacqueline ne travaillant pas, elle se refuse à dépenser puisque l’argent ne rentrera pas.

À la fois narratrice et interprète (elle incarne plusieurs personnages, dont celui, à la fois orgueilleux et cocasse, de sa maman), Geneviève Damas nous embarque avec tendresse, humilité et humour dans cette fresque familiale. D’un récit, profondément intime, digne et poignant, elle parvient à toucher à l’universel, en dépassant le tabou et les clichés autour de l’argent.

→ Bruxelles, Les Tanneurs, jusqu’au 28 mars, 1h15, à partir de 16 ans. Infos et rés. au 02.512.17.84 ou sur https://lestanneurs.be