Les prix à la caisse ?

Alors, cette crise peut-elle impacter les prix en magasin, comme cela a été le cas lors de l’invasion de l’Ukraine en 2022 ?

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« Il peut y avoir des achats panique, comme pendant le Covid-19. Il faut l’éviter, car ça déstabilise la grande distribution »

Pour Pierre-Alexandre Billiet, CEO de Gondola, certes, des produits comme le safran ou les pistaches venus du Moyen-Orient pourraient voir leurs prix grimper. Mais c’est une goutte d’eau dans l’océan. Même les prix de l’énergie (le pétrole et le gaz ont flambé à la suite du blocage d’Ormuz), qui ont tendance à tout faire grimper, « devraient relativement peu impacter le portefeuille des Belges pour le moment ».

A person points at a page on the Marinetraffic website that shows commercial boats traffic on the edge of the Strait of Hormuz near the Iranian coast, in Paris on March 4, 2026. (Photo by JULIEN DE ROSA / AFP)A person points at a page on the Marinetraffic website that shows commercial boats traffic on the edge of the Strait of Hormuz near the Iranian coast, in Paris on March 4, 2026. (Photo by JULIEN DE ROSA / AFP)Les navires bloqués dans le détroit d’Ormuz ©AFP or licensors

« Ce n’est pas qu’il n’y aura plus d’aliments, mais ça déstabilise le tout. » Il cite déjà des signaux de nervosité : « On voit que les ventes de pâtes et de riz ont augmenté en volume de 6 à 7 %. Il y a un flux important de consommateurs en magasin », explique-t-il, avant d’ajouter : « Il peut y avoir des achats paniques, comme pendant le Covid-19. Il faut l’éviter, car ça déstabilise la grande distribution. »

Selon lui, la guerre, qui est déjà en soi une catastrophe humanitaire, n’est « rien » par rapport à un autre facteur : le dérèglement climatique.

« Les inondations en Espagne (fin 2024) ont fait grimper les prix du jus d’orange de plus de 100 % l’année dernière. Idem pour les concombres et les courgettes, ce qui a causé de vrais soucis », note-t-il.

Gare à « l’effet cocktail »

« Si le conflit devait durer un trimestre, l’impact serait de quelques dizaines d’euros. Entre 10 et 100 euros par an en plus, sur environ 6 000 euros environ d’achats alimentaires annuels. On estime pour le moment l’impact à entre 0,3 et 3 % de hausse. C’est plus que gérable », tient-il à commenter.

Mais « le plus grand déstabilisateur, le plus grand danger, ce sont les interférences », pointe-t-il. Autrement dit : guerre, climat, logistique, spéculations (en Bourse sur certaines matières premières) et réactions paniquées des consommateurs se télescopent.

Un « effet cocktail » d’effets cumulés qui pourrait engendrer des hausses.

Philippe Baret, professeur en agroécologie à l’UCLouvain, invite lui aussi à se méfier des discours les plus alarmistes. Pour lui, le mot « pénurie » est trompeur. « Il n’y aura pas de problème d’alimentation. Il faut savoir qu’une partie des surfaces cultivables ne sont pas destinées à l’alimentation humaine ou animale, lâche-t-il. Et si on prend en exemple les pommes de terre en Belgique, sur 40 000 hectares de culture, 35 000 sont destinés à l’export. Alors elles nourrissent des gens, mais pas des Belges. Il y a des marges de manœuvre », insiste-t-il.

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Plus précisément, en Wallonie par exemple, 77 % des surfaces sont destinées à l’alimentation (majoritairement des animaux mais aussi directement des humains). Tandis que 10 % du tout est exporté et environ 12 % sont destinés à produire des bio-carburants.

L’agriculture conventionnelle première victime ?

Le maillon le plus exposé reste malgré tout le secteur agricole traditionnel, « non bio », qui utilise beaucoup d’engrais azoté, alors qu’il traverse déjà une crise existentielle, comme on l’a vu lors des manifestations contre l’accord avec le Mercosur.

Pour rappel, les engrais azotés ont besoin d’hydrogène, utilisé pour fabriquer de l’ammoniac. La majeure partie provient donc du gaz naturel. Ce n’est pas pour rien qu’en Europe, on doit tourner le regard vers la Norvège pour trouver le géant des engrais, le groupe Yara, alors que le pays dispose d’importantes réserves de gaz.

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« Si Ormuz reste bloqué, il est très probable que les prix montent. »

C’est ce que souligne Thierry Van Hentenryk, porte-parole de l’Unab, l’Union des Agriculteurs bio, qui a un œil précis sur l’ensemble du secteur. « Le procédé Haber-Bosch (utilisé pour produire des engrais, NdlR) est extrêmement énergivore. Il utilise essentiellement du gaz. Donc si Ormuz reste bloqué, entre la hausse des prix de l’énergie et les perturbations d’approvisionnement, il est très probable que les prix montent. »

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Et il ne voit pas, à court terme, d’issue miracle : « En termes de volumes utilisés, les agriculteurs conventionnels n’ont pas de sources alternatives. Il y a peu d’autres procédés, là où les agriculteurs bio disposent de différents leviers, comme les engrais organiques, le fumier, les légumineuses », mais « tous sont soumis à la hausse des prix de l’énergie ». Car entre les réfrigérateurs et le transport, difficile d’y échapper.

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« Heureusement que la plupart des agriculteurs ont déjà constitué leurs stocks et commencent à épandre au printemps », nous précise un membre de la Fédération wallonne de l’agriculture. On l’a échappé belle.

Le traumatisme de 2022 et une crise plus profonde

Le souvenir de 2022 reste néanmoins encore vif. « En 2022, les prix avaient été multipliés par quatre et ça avait directement suivi en magasin », précise Thierry Van Hentenryk. « Il faut savoir que le coût des engrais pour une ferme classique représente près de 20 % des charges opérationnelles. Malheureusement, l’agriculteur est dans une position d’extrême faiblesse face aux marchés. Car quand l’inflation est généralisée, les grandes surfaces font une guerre encore plus forte sur les prix, pire que d’habitude, pour montrer qu’ils résistent à l’inflation. C’est un sale système. Et le bio en souffre aussi », commente-t-il.

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« Chaque choc géopolitique nous enfonce, nous met au pied du mur »

« On découvre encore les effets de la première crise du bio de 2022. Et on plaint nos collègues conventionnels car ils sont forcés de pratiquer déjà des prix ridicules, qui ne couvrent pas leurs coûts. Ils vont produire à perte, c’est certain », précise-t-il.

« Chaque choc géopolitique nous enfonce, nous met au pied du mur. Mais il ne faut pas augmenter nos rendements, ce n’est pas la solution. On produit assez de calories. Produisons surtout mieux. Il faut piloter tout cela justement. Mais personne ne pilote », lâche-t-il, à destination indirecte des ministres de l’Agriculture, au fédéral comme au régional.

Pour conclure, la vraie menace ne concerne pas les estomacs ni les rayons, mais les portefeuilles.