Au 11 mars, New Delhi n’avait pas condamné la mort du guide suprême iranien, envoyant seulement son secrétaire d’État aux Affaires étrangères rédiger un message sur le livre de condoléances à l’ambassade d’Iran. Une posture qui fait polémique en Inde.
La consécration de Mojtaba, l’autre « ayatollah » KhameneiUn partenariat avec Téhéran
Depuis son indépendance en 1947, le pays a toujours été très attaché au non-alignement et à son autonomie stratégique. Sa diplomatie a pour principe de ne participer à aucune alliance offensive et d’entretenir de bonnes relations avec le plus de nations possible afin de développer ses échanges commerciaux, attirer des investissements, des technologies, et accroître son influence sur la scène mondiale.
Ces dix dernières années, alors que les tensions entre l’Iran et Israël ainsi que les États-Unis s’aggravaient, l’Inde avait préservé son partenariat avec Téhéran. Les deux pays ont investi ensemble pour développer le port iranien de Chabahar. Modi s’était rendu en Iran en 2016, deux ans après son élection. Ses ministres des Affaires étrangères puis de la Défense lui avaient emboîté le pas en 2020 et en 2024. Et le président Rouhani était allé en Inde en visite d’État en 2018. Les liens culturels et historiques sont étroits. La présence perse en Asie du Sud s’est étalée du XIe au XVIIIe siècle. Quelques quartiers de la capitale portent toujours des noms iraniens. Dix à 15 % des musulmans indiens sont chiites.
Le soft power de Modi touché-coulé
Mais la posture indienne actuelle « n’est rien d’autre qu’un feu vert tacite à la tragédie en cours », a dénoncé le 3 mars Sonia Gandhi, l’une des figures du parti du Congrès, la principale formation d’opposition. Le malaise chez certains analystes est monté d’un cran le 4 mars lorsqu’un sous-marin américain a coulé une frégate iranienne au large du Sri Lanka. Le navire revenait d’un exercice avec la marine indienne et naviguait dans une région que New Delhi considère comme son arrière-cour. En octobre, Narendra Modi était allé célébrer la fête hindoue de Diwali avec l’Indian Navy et avait déclaré : « La marine indienne est déployée tel un gardien de l’Océan indien ».
Pourtant, New Delhi n’a pas condamné l’attaque de l’US Navy. Cet incident « s’est déroulé sur notre pas-de-porte », s’est indigné l’amiral à la retraite Arun Prakash. Pour Brahma Chellaney, personnalité respectée dans les milieux stratégiques, « Washington a considéré que c’était une action légitime en temps de guerre. Mais du point de vue de New Delhi, il s’agissait d’un acte inamical. Avec une seule torpille, la puissance américaine a percé le soft power que l’Inde avait tenté de développer ».
Dépendance aux technologies israéliennes
Le conflit au Moyen-Orient témoigne de l’alignement croissant de l’Inde sur Israël et les États-Unis. L’État hébreu s’est affirmé depuis dix ans comme un partenaire de premier plan. Les coopérations dans le domaine militaire se sont intensifiées à tel point que plusieurs sociétés indiennes dont Adani et Bharat Forge ont monté des coentreprises avec Elbit Systems, Israel Weapon Industries et Rafael. Ces sociétés conjointes produisent des armes à feu, des composants pour des drones, des bombes et des missiles de conception israélienne… À la veille des frappes sur l’Iran, Narendra Modi achevait une visite qui en disait long sur la dépendance de l’Inde à l’égard des technologies israéliennes. Dix-sept accords ont été conclus en vue de développer la coopération dans l’IA, les minerais stratégiques, la cybersécurité…
L’Iran n’a « pas l’intention »de fermer le détroit d’Ormuz
Le silence de l’Inde va néanmoins peut-être contribuer à soulager la pression sur les approvisionnements en pétrole. Le pays ne peut en effet plus en importer depuis l’Arabie saoudite, les Émirats et l’Irak, ses principaux fournisseurs, à cause des attaques iraniennes dans le détroit d’Ormuz. Alors le 6 mars, Washington a suspendu pendant 30 jours les sanctions qui empêchaient l’Inde d’acheter du pétrole russe.
Le ministre des Affaires étrangères a tenté de rassurer les partisans du non-alignement. Devant la Chambre haute le 9 mars, il a expliqué qu’une frégate iranienne avait trouvé refuge dans le port de Kochi cinq jours plus tôt. Mais le gouvernement n’a pas semblé à l’aise. L’opposition demandait un débat au Parlement. Elle ne l’a jamais eu.