Giulia Gonzaga était belle. Aristocrate admirée, elle a vu ses charmes chantés par les plus grands poètes de son temps, Le Tasse et L’Arioste, et son visage peint par Titien (1488–1576) en personne. Elle fait partie des plus charmantes muses de l’exposition « Bellezza e bruttezza », avec ses sourcils fins, son regard doux et sa peau de porcelaine.

Pourtant, quelque chose cloche. Deux portraits d’elle sont côte à côte, et leurs dissemblances sont nombreuses. Sous le pinceau de Titien, elle est infiniment plus belle que sous celui de Sebastiano del Piombo (v. 1485–1547) ; son visage est plus doux, ses mains plus délicates. Dans une lettre, elle s’en étonne, mais l’explique aussitôt : c’est le grand talent du peintre qui l’a embellie, son génie qui s’est imprimé dans la joliesse des traits et le velouté sensuel de la peau.

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Tiziano Vecellio, dit Titien, Portrait de Giulia Gonzaga

Tiziano Vecellio, dit Titien, Portrait de Giulia Gonzaga, vers 1534

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Huile sur toile • 92 × 81 cm • © Carlo Vannini, Reggio Emilia, Italie

La beauté est une affaire de construction, d’invention ; elle n’est pas assujettie à l’imitation stricte de la nature. Léonard de Vinci (1452–1519) l’écrit dans son Traité de la peinture : « Le peintre veut voir une beauté qui l’enchante, il est maître de la créer. » Mais aussi, agissant comme des produits cosmétiques, de l’accentuer, de la rendre plus renversante encore, s’il faut cela pour que l’œuvre soit réussie.

« Le peintre veut voir une beauté qui l’enchante, il est maître de la créer »

« Et s’il lui plaît d’évoquer des monstres épouvantables ou bien des scènes bouffonnes et risibles ou bien d’autres touchantes, il en est le maître et le dieu », poursuit-il. Lui-même ne s’en est pas privé, comme en témoigne le dessin qu’il signe vers 1490–1500 d’une vieille femme édentée, le nez horriblement retroussé jusqu’aux sourcils. Du portrait de Titien à cette feuille de Léonard, un fil rouge se dessine : le plaisir manifeste que prennent les artistes à se plonger dans l’étude de la beauté et de la laideur, fussent-elles volontairement exagérées.

Quentin Matsys, Portrait d’une vieille femme

Quentin Matsys, Portrait d’une vieille femme, vers 1514–1524

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Huile sur panneau • 29,3 × 24,7 cm • Coll. et © The Phoebus Foundation, Anvers

Conçue par l’historienne de l’art Chiara Rabbi-Bernard, « Bellezza e bruttezza » multiplie les allers-retours entre les beautés et les monstres, les visages paisibles et les grimaces ridicules. Si la période étudiée est celle de la Renaissance européenne, l’ambition demeure très actuelle, comme l’indique le directeur de Bozar, Christophe Slagmuylder, en préambule à notre visite : il s’agit de « faire face au terrorisme des diktats » en interrogeant des « notions duelles », et plus particulièrement de s’adresser aux jeunes visiteurs qui passent des heures sur les réseaux sociaux, oscillant entre les injonctions à s’accepter soi-même et à rentrer dans un moule bien étroit, entre régimes, soins pour la peau et filtres artificiels : « Regarder des images qui soulèvent des questions sur le beau et le laid signifie prendre du recul, se détacher de soi-même, se transporter dans un autre temps, un autre lieu, recevoir une autre vision de l’humanité. »

L’idéalisation du corps

Les artistes du XVe siècle ont été très influencés par la conception antique de la beauté idéale, caractérisée par une « association harmonique des parties du corps ».

Outre cette vocation contemporaine, qui va de pair avec une programmation parallèle et une autre exposition dédiée à la question de la beauté dans l’art d’aujourd’hui, « Bellezza e bruttezza » est un chef-d’œuvre d’exposition. Déjà, parce qu’elle aligne 95 œuvres venues de collections internationales, de plus en plus difficiles à obtenir pour des prêts car extrêmement fragiles. Ensuite, parce que son parcours est très clair, et fait particulièrement bien parler les œuvres, tant et si bien qu’il y a finalement peu d’explications, peu de cartels développés – les plus curieux retrouveront de riches notices dans le catalogue disponible à la fin de l’exposition.

Frans Floris de Vriendt, Pomone

Frans Floris de Vriendt, Pomone, 1565

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Huile sur toile • 115,5 × 134 cm • © Hallwylska Museet / Statens Historiska Museet, Stockholm / Photo Jens Mohr

La réflexion s’ouvre sur un face-à-face entre des œuvres antiques et renaissantes. Les artistes du XVe siècle ont été très influencés par la conception antique de la beauté idéale, caractérisée par une « association harmonique des parties du corps », détaille la commissaire, « en partant de l’étude des corps réels pour parvenir à la représentation de figures humaines idéalisées, à l’aide de grilles géométriques et de canons permettant de reconnaître les rapports mathématiques entre les différentes parties ». Cette façon de faire entrer la beauté idéale dans un rigide cadre théorique sera bientôt mise au défi par des artistes comme Léonard de Vinci ou Albrecht Dürer (1471–1528), auteurs de traités autour des proportions humaines, qui « s’en détourneront au profit d’une création plus libre ».

La beauté de la laideur

Anonyme, Portrait de Madeleine Gonzáles

Anonyme, Portrait de Madeleine Gonzáles, vers 1580

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Huile sur toile • Coll. Kunsthistorisches Museum Wien, Gemäldegalerie, Vienne • © KHM – Museumsverband

La laideur est quant à elle du côté de la recherche de vérité, notamment lorsque les artistes détaillent l’âge, les rides, les joues creusées d’un vieillard, comme l’atteste un portrait anonyme en marbre, daté du Ier siècle avant J.-C. La dualité entre le réel et l’idéal se poursuit dans le deuxième chapitre de l’exposition, par exemple avec le très beau portrait d’une femme âgée réalisé par Ludovico Carracci (1555–1619) à la fin du XVIe siècle. Simplement entouré d’un voile noir, le visage digne et parfaitement modelé de cette anonyme aux yeux rougis et aux nombreuses ridules (la virtuosité absolue du peintre se niche dans ses paupières tombantes et ses cernes froissés) témoigne d’une « très belle laideur », s’enthousiasme la commissaire, une « exécution magistrale ».

Si la beauté va avec nombre de conventions, elle varie bien sûr selon les régions, et la sensualité généreuse des Vénitiennes aux seins nus (Portrait de femme au manteau vert de Bordone, vers 1550) apparaît bien différente de l’élégance froide des beautés aristocratiques de Florence (Portrait de femme de Giuliano Bugiardini, XVIe siècle). On regarde aussi avec attention quelques modèles qui sortent de la norme : il y a le nain Morgante, ou la famille de Pedro Gonzales, dont les visages était recouverts de poils à cause d’une maladie génétique et étudiés d’artistes comme de scientifiques.

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Une affaire de morale

Dans le même temps, la représentation de la laideur s’entremêle avec une connotation morale. Les artistes rient de ces fous aux sourires pleins de dents, de ces pauvres gens aux attitudes grossières (Les Mangeurs de ricotta, entourage de Vincenzo Campi, vers 1580), ou encore de ces « vicieux » aux mœurs débraillées, comme ces deux amants qui osent s’aimer et se câliner malgré leur âge avancé dans la Joyeuse compagnie de Jan Matsys (1562).

Jan Massys, La Joyeuse compagnie

Jan Massys, La Joyeuse compagnie, 1562

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Huile sur toile • 76 × 110 cm • Coll. et © Musée Thomas Henry, Cherbourgen-Cotentin / Photo D. Sohier

La laideur ridicule est aussi celle des collecteurs d’impôts de Marinus van Reymerswale (vers 1490-vers 1546), dont le regard cupide trahit un probable enrichissement personnel dans la récolte méticuleuse mais frauduleuse des taxes. Le parcours se termine sur le thème fort répandu des corps mal assortis, qui associent de jolies et fraîches demoiselles à des vieillards, ou inversement (Le Couple inégal de Lucas Cranach l’Ancien, 1531) : l’association insolite des deux extrêmes met en garde le regardeur contre les relations inappropriés, sachant que, bien souvent, le vieil homme énamouré est en train d’être éhontément volé…

Au fil de la Renaissance, les artistes mélangeront de plus en plus réel et irréel, inventeront de nouvelles formes, conclut la commissaire. Ils annoncent les fantaisies du baroque, où « les frontières se dissolvent entre proportions et disproportions, forme et informe, et avec elles les oppositions binaires beau/laid, vrai/faux ».

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Bellezza e Bruttezza

Du 20 février 2026 au 14 juin 2026

www.bozar.be