Les débats ont ensuite été sans appel : le couple n’envisage pas de devenir parents. Quatre ans plus tard, il n’a pas changé d’avis. “Ce n’est pas définitif pour autant.” Raison pour laquelle ni l’un, ni l’autre n’a souhaité recourir au bistouri pour éviter le risque de grossesse.

Les dérives du « gender reveal »: sa créatrice est hallucinée des proportions que cela a prisNi désamour des bébés, ni écoanxiété

Comme eux, de nombreux adultes choisissent de ne pas avoir d’enfants sans pour autant se tourner vers une solution définitive pour éviter une grossesse (vasectomie, ligature des trompes etc). Difficile donc de savoir précisément combien de Belges font ce choix : les statistiques ne recensent que les personnes ayant franchi le pas chirurgical, soit environ 9 % de la population. Pour les autres, la décision reste souvent intime et évolutive.

Leurs motivations, elles, échappent aux clichés. Le refus – et non pas le renoncement – de la parentalité ne se réduit ni à un désamour des bébés, ni à une crise passagère d’écoanxiété. Loin d’être un caprice, c’est une volonté réfléchie et construite d’esquiver une étape de la vie que la société a encore du mal à ne pas imposer.

Pourquoi ces hommes ont choisi la vasectomie : « Depuis que je suis ado, je vois que tous les parents ont une vie misérable »

“J’adore ma vie, je me sens libre dans le champ des possibles. Avoir un mini moi freinerait mes ambitions et contraindrait mon avenir… »

Moi ou lui

À 28 ans, Morgane ne se projette pas avec des mouflets dans son salon. Pas non plus avec des couches à la main. Et encore moins au spectacle de danse le samedi après-midi, à regarder une progéniture se dandiner sur scène.

“J’adore ma vie, je me sens libre dans le champ des possibles. Avoir un mini moi freinerait mes ambitions et contraindrait mon avenir : être expatriée, rénover ma maison, voyager… Ça serait trop de frustration, explique-t-elle avec objectivité. Je pensais en vouloir comme tout le monde, jusqu’à me faire quitter parce que mon ex n’en désirait pas. Là, je me suis posée la question de ce qu’il en était vraiment, au-delà de l’ordre social.”

En cas de divorce, comment faire pour qu’un enfant qui a deux maisons s’y épanouisse ? Les conseils de Bruno Humbeeck« Je ne rêve pas de la stabilité nécessaire pour élever un enfant »

Alexandra (prénom d’emprunt), un quart de siècle au compteur, n’en a jamais voulu, au point d’écarter les petits copains qui ne seraient pas sur la même longueur d’onde. “Être parents, c’est sacrifier une partie voire tous ses rêves. Je ne me vois pas abandonner les miens. Je ne rêve pas de stabilité, nécessaire pour élever un enfant.”

L’aspiration exprimée par les deux jeunes femmes est relativement générationnelle, permise par l’internationalisation mais aussi par l’émancipation des femmes, la contraception permettant le contrôle de la fertilité.

Le stress parental persiste même lorsque les enfants ont plus de 15 ans : voici pourquoiD’autres fins aux histoires d’amour, d’autres formes à la famille

Et la remise en cause du patriarcat et des modèles sociaux qu’il porte. Aujourd’hui, on ose imaginer d’autres fins aux histoires d’amour, d’autres formes à la famille. On ose aussi reconnaître que concilier vie professionnelle, vie personnelle et vie de parents n’est pas donné à tout le monde.

62 % des Belges divorcés en 2022 avaient des enfants de moins de 25 ans, et 7 % des parents belges souffriraient de burn-out. La charge mentale effraie encore, surtout les femmes qui subissent toujours l’inégale répartition des tâches du foyer et relatives aux enfants.

Comment annoncer un divorce à son enfant? Les conseil d’un pédopsychologue pour manifester l’amour parentalC’est dans la tête

La société explique aussi, en partie, les orientations prises par les no-kids. Marine, depuis son poste dans un Centre public d’action sociale, observe la situation précaire de trop nombreuses familles. Elle n’ambitionne pas de prendre ce qu’elle considère comme un risque.

“Avec mon mari, on a un équilibre personnel et financier à deux. À trois, je ne sais pas si ça fonctionnerait. On ne souhaite pas avoir la corde au cou pour assouvir les besoins et envies d’un enfant, tout comme on ne veut pas se demander si on finira les fins de mois.”

Des vacances avec bébé sans stress ? Voici notre check-list des indispensables« Lui faire subir ça… »

La conjoncture économique, sociale mais aussi géopolitique et environnementale ternit les projections des jeunes, qui voient mal comment offrir une vie convenable à un bambin. “Lui faire subir ça…”, susurre même Martin, le compagnon d’Alexandra. C’est d’ailleurs l’un des arguments, résumé par le terme d’écoanxiété, le plus associé au refus d’avoir des enfants.

Le rallongement des études, censées ouvrir la voie à de meilleures conditions de vie, entre aussi en ligne de mire. “Je vais finir mon cursus de médecine à 30 ans passés, le temps de travailler un peu, il sera un peu tard ; 33 ans, c’est l’âge maximum pour moi”, calcule Alexandra, sans un brin de déception dans la voix.

Coût de la vie, nouvelles priorités,… Ces 5 chiffres expliquent pourquoi les Belges font beaucoup moins de bébésÀ quel âge les femmes donnent-elles naissance à leur premier enfant aujourd’hui ?

Les femmes donnaient naissance à leur premier enfant à 29,6 ans en 2022, contre 25,6 ans en 1980 et 24,6 ans en 1960. Enfanter après 30 ans, c’est-à-dire en se laissant la vingtaine pour vivre d’autres rêves plus carriéristes ou plus nomades, a perdu de sa connotation négative sans pour autant s’imposer comme la parfaite trajectoire.

“Je n’en veux pas, mais mon compagnon si. Je pourrais toujours en avoir après 30 ans, alors on se laisse le temps de la relation et de la réflexion”, confie Morgane, écartant la pression du couple.

Natalité : La Belgique signe son plus bas score depuis 1942… Voici les pistes venues de l’étranger pour régler le problème« j’avais prévenu mes parents qu’ils ne seraient jamais grands-parents »

Pauline en est le parfait exemple. À 33 ans, elle attend son premier enfant. “J’ai changé d’avis en changeant de partenaire. Je suis enceinte alors que j’avais prévenu mes parents qu’ils ne seraient jamais grands-parents il y a quatre ans.”

La future maman reconnaît sans mal avoir longtemps pensé qu’elle ne serait pas capable d’éduquer un loupiot. “Je suis trop négative”, déplore-t-elle toujours, s’inscrivant parmi les adultes dotés d’un très haut niveau d’exigence envers eux-mêmes.

”D’institution sociale, familiale et religieuse, l’amour s’est mué en projet personnel soumis à la pression du bien-être immédiat”

“Certains considèrent qu’un enfant mérite plus que ce qu’eux pourraient leur donner : plus de temps, d’énergie, d’attention, de patience etc. »

Ne pas en avoir, une façon de respecter le statut de l’enfant

“Certains considèrent qu’un enfant mérite plus que ce qu’eux pourraient leur donner : plus de temps, d’énergie, d’attention, de patience etc., développe Christine Henderickx, psychologue spécialisée en périnatalité.

xxAdobe Stock ©Adobe Stock

Elle rejette l’idée que ces no-kids ne le soient que par désaffection des enfants. Ce n’est pas un manque de confiance en eux. C’est leur façon de respecter le statut de l’enfant.”

Silence, pas d’enfants : le succès controversé des espaces « No Kids » réservés aux adultesDans les tripes

Martin en est convaincu : un mouflet, c’est une responsabilité inégalable à assumer. “Elle est telle qu’il faut vraiment la ressentir”, argue-t-il. La génération Z pense intellectuellement la parentalité et l’interroge corporellement. “Je ne pense pas que tout le monde dispose de l’instinct maternel. Ma propre mère ne l’avait pas, même si elle nous a aimés”, partage Marine, lasse d’entendre que son corps finira par l’appeler à devenir mère.

Le désir de maternité peut être intrinsèque, comme il peut ne pas l’être, malgré la forme primitive de la reproduction. Il en est de même pour l’homme. Le désir provient aussi de l’éducation et de la société, mais se heurte alors parfois à la volonté individuelle inexplorée. “On peut aimer être enceinte, sans aimer la maternité, et inversement. On peut aimer pouponner mais pas transmettre un socle de valeur, comme on peut détester pouponner et aimer les enfants plus âgés avec qui l’échange est plus mature, etc.”, rappelle la psychologue.

Certaines femmes donnent la vie dans des maisons de naissance afin d’éviter le stress de l’hôpital, voire le risque de violences obstétricalesCe prétendu instinct maternel

Comme pour tout autre argument, l’absence du prétendu instinct maternel peut découler de peurs issues de l’enfance, de relations conflictuelles avec ses propres parents, de souffrances et de lacunes dans la construction de l’identité…

Se décider en fonction de ces motivations s’apparente à un choix existentiel, selon la professionnelle. Un choix pouvant amener aux regrets. Si la décision est par contre justifiée par des raisons plus pragmatiques et pratiques, elle parle alors de choix conjoncturels. “Dire qu’on ne veut pas d’enfant n’en reste pas moins une phrase sincère à l’instant T, mais réversible.”

Infantisme subi par Marcus, Gwladys et des milliers d’ados discriminés : “Les adultes pensent être plus qualifiés, mais parfois, ils abusent”Au-delà des liens du sang

S’ils n’auront pas d’enfants “à eux”, Morgane, Alexandra, Marine et Martin en auront toutefois au sein de leur famille. Les jeunes générations réfutent l’idée qu’ils s’orientent vers une vie de solitude, puisqu’au-delà des liens du sang, ils construisent leur famille en s’entourant d’amis et de cousins à même de donner vie à des chérubins.

Ils bousculent le schéma social, qui imposait une certaine définition de la famille. Ils ne renoncent à rien mais créent un entourage à leur image, auquel appartiennent notamment leurs animaux. Aussi, en 2025, un papa, une maman et deux enfants correspondent davantage à une dénomination administrative et commerciale qu’à un portrait de famille unanimement désiré.

Les parents terribles: après l’enfant roi, assistons-nous à l’émergence du tuteur envahisseur?