Ce film a fait décoller votre carrière. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience et de ce qu’elle a apporté à votre vie ?

Je suis à moitié français, mais venant de Californie, j’avais un véritable désir de connaître la culture européenne. En fait, je suis l’opposé de Jean-Claude Van Damme (rires) ! J’ai donc eu l’occasion de faire ce film français, même si nous l’avons tourné en anglais, car Rosanna [Arquette] ne parlait pas la langue. Cependant, le « Grand Bleu » n’a pas marché en Angleterre ni aux États-Unis où une version totalement différente était sortie. On était dans les années 90, c’était l’époque de Schwarzenegger, Stallone, Van Damme… Et c’est en France finalement que ma popularité a été vraiment célébrée, avec ce personnage qui était entre Superman et Peter Pan. On m’a reproché de ne pas suivre la lignée destinée à la plupart des grandes stars des années 90. Mais j’avais trente ans quand j’ai fait le « Grand Bleu », je n’avais quasiment rien fait et je voulais apprendre ce métier d’acteur en suivant mon cœur et en étant sincère.

Suivre la lignée à l’époque, c’était chercher à faire des blockbusters hollywoodiens plutôt que de tourner dans des films indépendants ?

Exact. J’ai quitté la Californie à l’époque de Reagan. J’avais compris la bêtise de ce système. De plus, j’ai passé 17 ans avec une Yougoslave, une pianiste qui m’a ouvert les portes aux pays de l’Est et leur moralité vis-à-vis de l’art. C’était une grande découverte, j’ai compris l’humilité que nous devions avoir en tant qu’artiste. D’un côté, il y avait les studios hollywoodiens, mais de l’autre, il y avait Emir Kusturica, Lars Von Trier… J’ai pu participer à un cinéma qui était pour moi cent fois plus important que ce qui se passait aux États-Unis.

Le président du LIFF, Elio Di Rupo, a raconté comment l’exception culturelle européenne a pu être défendue, ici à Mons, lors des accords du GATT dans les années 90. Sans ça, les pouvoirs publics n’auraient pas pu financier le cinéma européen qui se serait fait manger par les grosses productions hollywoodiennes…

J’ai peur qu’on ait perdu la bataille. Le cinéma européen ne se vend plus à l’extérieur comme auparavant. Le capitalisme a saturé le marché avec tellement de produits. Toutes les semaines, il sort des dizaines de films de divertissement, ils prennent le dessus sur les films qui offrent de véritables moments d’introspection. Je me souviens comment « Delivrance » de John Boorman a changé ma vie. J’ai eu l’occasion de travailler sur « Breaking the Waves » de Lars von Trier. On retrouve de moins en moins ce cinéma en Occident, mais plutôt chez les Roumains, les Turcs ou les Asiatiques… J’ai par exemple vu « Yes » de Nadav Lapid. C’est un bon exemple. On ne s’assied pas juste pour être diverti, mais pour aborder notre humanité.

Ça se perd en Occident où il faut en plus faire attention à tout ce que l’on dit. Là par exemple, je vais tourner avec Halle Berry et pour la première fois, j’ai dû travailler en amont avec une « intimacy coordinator » pour préparer une scène d’intimité. Elle s’inquiétait de savoir si j’allais garder mon slip ! Alors que moi, en tant que réalisateur, j’ai fait plein de films sur la sexualité où on ne se pose pas ce genre de questions. J’ai été élevé en Californie, dans les années 70 marquées par la révolution sexuelle. Ça m’a influencé dans mon cinéma. J’estime que le corps humain, c’est le seul espace de liberté qui nous reste.