Et si vos rêves n’étaient plus tout à fait les vôtres ? Grâce aux avancées des neurosciences et aux technologies connectées, il est désormais possible d’orienter, voire d’influencer le contenu de nos songes. Une équipe du MIT a ainsi mis au point Dormio, un gant capable de glisser des mots-clés dans notre esprit au tout premier stade du sommeil, avec des effets surprenants sur la créativité. D’autres chercheurs explorent la réalité virtuelle, les stimulations sensorielles ou encore les sons diffusés pendant le sommeil paradoxal pour moduler nos rêves… voire nos cauchemars.

Mais ces innovations soulèvent une autre question, bien plus troublante : si la science peut influencer nos nuits, le marketing s’y invitera-t-il aussi ? En 2021, des marques ont déjà tenté l’expérience. Faut-il y voir une révolution thérapeutique ou les prémices d’une intrusion commerciale dans nos esprits endormis ?

Dormio : le gant connecté qui parvient à influencer vos rêves et booster votre créativité

« N’oublie pas de penser à un arbre. » Cette phrase répétée à votre oreille au moment où vous vous apprêtez à tomber dans les bras de Morphée peut-elle influencer vos rêves ? Pour répondre à cette question, une équipe du MIT (Massachusetts Institute of Technology), aux États-Unis, a créé en 2020 le dispositif Dormio.

Ce gant doté de capteurs qui mesure différents signaux (rythme cardiaque, tonus musculaire…) dans le but de détecter l’endormissement a été testé avec des volontaires. Après quelques minutes, une voix enregistrée les a invités à décrire leurs rêves puis à penser à un mot, comme « arbre ».

Résultat : quand ils se sont rendormis, 67 % des participants intégraient bien le thème suggéré dans leurs songes au tout premier stade du sommeil. « Cette étude montre que l’on peut en partie influencer les rêves d’autrui. Mais, pour le moment, cela fonctionne plus ou moins bien selon les personnes et le type de stimulation », tempère Delphine Oudiette, chercheuse à l’Institut du cerveau (ICM), à Paris.

En 2023, les scientifiques du MIT ont montré que leur technique d’incubation des rêves (méthode visant à orienter leur contenu) améliore la créativité du dormeur une fois qu’il est réveillé : « Si nous vous guidons pour rêver d’un arbre, vous finissez par avoir des associations d’idées beaucoup plus larges sur les arbres », précise Adam Horowitz, l’un des concepteurs de Dormio.

La réalité virtuelle pour modifier nos rêves : quand science et technologie s’invitent dans le sommeil

Recourir à la réalité virtuelle (VR) est une autre façon de modifier le scénario d’un songe.

En 2020, une équipe de l’université de Montréal a demandé aux participants d’une étude d’utiliser juste avant de dormir un simulateur de vol (un casque combiné à deux manettes et une assise mobile). Cela a multiplié par cinq – et jusqu’à huit – la fréquence des rêves de sensation de voler.

Les scientifiques couplent parfois la VR à d’autres stimulations sensorielles. « On emploie ce procédé pour reproduire une séquence de la vie réelle et on y associe des sons ou des odeurs. Puis, pendant le sommeil, on rediffuse le stimulus afin d’induire un rêve, explique la chercheuse Delphine Oudiette. Les résultats, très contrastés, vont de 0 à 100 % d’incorporation selon les études. Les plus efficaces sont les stimulations tactiles, comme presser la jambe. »

Des bandeaux à placer sur les yeux, qui envoient des flashs lumineux, sont commercialisés aux États-Unis. Mais ces dispositifs à but récréatif coûtent cher et peuvent perturber le sommeil.

Des thérapies pour se débarrasser des cauchemars récurrents

Environ 5 % de la population souffre de cauchemars récurrents. La thérapie par répétition d’imagerie mentale – la plus efficace – consiste à trouver une issue positive à son mauvais rêve et à la visualiser plusieurs fois par jour. Chez certains cependant, ce traitement ne donne pas satisfaction. Des chercheurs l’ont donc associé à des stimulus auditifs ou olfactifs.

Cette « méthode de réactivation de mémoire ciblée fonctionne. Des études montrent qu’elle permet de diminuer les cauchemars récurrents », pointe Claudia Picard-Deland, chercheuse en psychiatrie et addictologie à Montréal puis à l’ICM.

Des tests ont été menés en 2022 par le Dr Lampros Perogamvros, psychiatre et spécialiste du sommeil à Genève (Suisse), auprès d’un groupe de patients. Un accord de piano majeur était joué toutes les dix secondes tandis qu’ils répétaient mentalement une issue heureuse à leur cauchemar. De retour à leur domicile, munis d’un bandeau équipé d’électrodes mesurant l’activité cérébrale, ils entendaient ce même son, répété dès leur entrée en sommeil paradoxal. Et ce, chaque nuit durant deux semaines.

Bilan : les cauchemars ont diminué de façon significative. Cet effet bénéfique a perduré plus de trois mois après.

Des techniques d’incubation de rêve pour en finir avec les addictions ?

Les techniques d’incubation pourraient aussi servir à se débarrasser d’une dépendance.

En 2014, une étude publiée dans le Journal of Neuroscience montrait comment le fait d’exposer des fumeurs, pendant leur sommeil paradoxal, à une odeur de tabac associée à celle d’œuf pourri a entraîné les jours suivants une réduction moyenne de 30 % de leur consommation.

Des spécialistes, à l’instar de Michelle Carr, professeure de psychiatrie et d’addictologie à l’université de Montréal (Canada), cherchent à appliquer les techniques d’incubation de rêve à la toxicomanie ou à d’autres problèmes de santé mentale (stress post-traumatique, troubles psychotiques…). « Nous pensons qu’en traitant directement les rêves et les cauchemars chez les personnes souffrant de ces troubles, il est possible d’amoindrir l’intensité de leurs symptômes et d’améliorer leur qualité de vie. Mais c’est une science encore jeune », précise l’experte sur le site de l’université. Des essais cliniques seront nécessaires avant que les patients puissent bénéficier de ce type de traitement.

Les publicitaires peuvent-ils infiltrer nos nuits ?

Ce scénario glaçant n’est plus tout à fait de la science-fiction, même s’il n’est pas encore au point, heureusement !

En 2021, la veille du Super Bowl (finale annuelle du championnat de football américain), la marque de bières Molson Coors a incité des internautes à visionner plusieurs fois, avant de dormir, une vidéo contenant des images de ses cannettes. Objectif du brasseur : accroître les achats de bières pendant le match. L’histoire ne dit pas si cela a été concluant mais, selon un sondage réalisé fin 2021 par l’American Marketing Association auprès de plus de 400 spécialistes du secteur, 77 % d’entre eux souhaitent développer ce « dreamvertising », c’est-à-dire la manipulation des songes à des fins publicitaires.

Les experts en ingénierie des rêves redoutent les stratégies des agences de publicité, qui pourraient diffuser ce genre de spots alors que nous regardons tranquillement un film avant d’aller au lit. « Le rêve est une expérience profondément intime. Il est dérangeant que des entreprises cherchent à les manipuler, même si ce n’est pas très efficace pour le moment », estime la chercheuse Delphine Oudiette, qui a signé une tribune de mise en garde avec une quarantaine d’autres scientifiques.

Pour aller plus loin

Le Pouvoir des rêves. Quand le cerveau endormi apaise nos peurs, un livre du Dr Lampros Perogamvros, éd. Favre, 2025.

« Rêver sous électrodes », un épisode du podcast Les Mondes du rêve, produit par le musée des Confluences, à Lyon (Rhône), 2024.

La Science des rêves. S’en souvenir, les interpréter, les piloter, un essai de Guillaume Jacquemont, éd. Flammarion, 2020.

Lire l’article sur le site de Ça M’Intéresse