Autrement dit : les Européens avancent, mais pas assez pour sortir de leur dépendance ni pour combler leur retard stratégique, alors que le reste du monde accélère. Et cela équivaut à faire du surplace.

guillement

« Il faut être d’une naïveté folle pour imaginer que Trump va nous défendre contre la Russie grâce à l’achat de F-35. »

« L’UE s’est découvert une compétence en matière de défense lors de la première invasion du Donbass et de la Crimée, en 2014 », rappelle-t-il. Mais cette avancée reste, à ses yeux, largement insuffisante.

Et deux chiffres font « mal », selon lui : d’abord, le fait que l’Europe n’ait mis qu’environ 1,5 milliard d’euros sur la table en termes d’incitations à des dépenses conjointes (sur un budget défense total de 98 milliards pour les pays européens membres de l’Otan). Et les États membres achètent moins de 18 % de leurs équipements « ensemble », contre l’objectif fixé de 35 %.

« Ce sont des gens déconnectés qui manifestent. Le jour où il faudra se défendre, ce seront les premiers à pleurer »

Mais le problème n’est pas au niveau des dépenses, qui nourrissent ce paradoxe, mais au niveau de la dispersion de celles-ci, selon l’observateur.

« Il en résulte que les équipements européens sont très chers : on dépense beaucoup pour de petites quantités ». Les programmes s’empilent, les logiques nationales priment, et les coûts explosent. « C’est le problème des missiles, du SCAF, etc. Si la base industrielle est fragmentée, il n’y a pas d’étalement des coûts en R & D ». Car plus un avion ou un char est acheté par de nombreux pays, plus le coût de son développement est divisé (par le nombre d’unités vendues). Là où les États-Unis vendent en masse, ce qui fait leur force.

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« Aucun pays européen ne peut envisager perdre un million d’hommes dans des tranchées. »

« Il faut que les États achètent la même chose, et achètent européen », insiste Frédéric Mauro. Non pas par réflexe idéologique, mais pour une raison de cohérence économique et stratégique.

Une guerre d’attrition et une guerre technologique

« Aucun pays européen ne peut envisager de perdre un million d’hommes dans les tranchées », ajoute-t-il, en faisant référence à la « méthode russe » d’attrition. « Ni faire comme les États-Unis avec une guerre technologique qui coûte très cher ».

Donc l’Europe doit réorganiser son fonctionnement d’urgence. « Mais pour le moment, le concept de défense européenne (la défense de l’Europe par l’Europe, NdlR) n’existe pas, on n’y est pas du tout. Et le concept d’Europe de la Défense ne veut rien dire ». Car l’UE n’en a pas le pouvoir.

« On dépense plus que les Russes — 550 contre 200 milliards pour les Russes. Même en parité de pouvoir d’achat, c’est plus », rappelle Frédéric Mauro. « Mais tant que l’argent sera dispersé, mal coordonné, il produira moins d’effet qu’il ne le devrait », affirme-t-il.

Boycott d’Israël et ristournes pour les enfants : le salon Bedex pris dans la polémique

À cela s’ajoute une illusion stratégique tenace : celle de la garantie américaine. « Quand la Belgique achète des F-35, il y a la croyance dans la protection américaine. Tout le monde fait ça, mais c’est évidemment faux. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, selon moi. Il faut être d’une naïveté folle pour imaginer que Trump va nous défendre contre la Russie grâce à l’achat de F-35 ».

« Mais les Européens ont tout de même beaucoup progressé », termine-t-il. Et peuvent profiter du Bedex pour se rencontrer. Reste à ne pas rester endormi, enfermé au pays des merveilles.