« La vie est combat, rébellion et expérimentation, voilà ce dont tu dois t’enthousiasmer jour après jour et heure après heure », écrit l’autrice italienne Goliarda Sapienza dans son roman autobiographique Moi, Jean Gabin. Cette phrase lumineuse, débordante de détermination, aurait pu être prononcée par Nan Goldin, dans le film de Laura Poitras Toute la beauté et le sang versé.
Auréolé du prestigieux Lion d’or de la Mostra de Venise en 2022, ce long-métrage bouleversant retrace la vie de la célèbre photographe américaine et son combat acharné contre un groupe pharmaceutique impliqué dans la crise des opioïdes aux États-Unis. Acclamé de toutes parts lors de sa sortie au cinéma, il est désormais disponible en streaming sur arte.tv, en écho à « This Will Not End Well », l’importante exposition que lui consacrera le Grand Palais à partir du 18 mars.
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Icône de l’underground new-yorkais des années 1980, rendue célèbre par son projet The Ballad of Sexual Dependency, Nan Goldin a développé une dépendance à l’OxyContin en 2014, à la suite d’une opération. « Il m’en fallait toujours plus. Je suis passée de trois cachets par jour, ce qui m’avait été prescrit, à dix-huit. Comme avec toutes les drogues, l’effet a fini par s’atténuer. Alors je suis passée à la paille », témoigne celle qui n’en est pas à sa première bataille contre les addictions.

Manifestation de l’association PAIN devant le musée du Louvre à Paris, 2019
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Courtesy Participant / © Participant Film, LLC
Elle découvre alors que la prescription à grande échelle de ce puissant analgésique, lancé dans les années 1990 par Purdue Pharma, a déclenché aux États-Unis une grave crise de santé publique, dont le nombre de morts par overdose s’élève aujourd’hui à plus de 500 000. À la tête du laboratoire produisant l’OxyContin se tient l’influente famille Sackler, qui se trouve être aussi un généreux mécène du monde de l’art. Du Met de New York au Louvre, ce patronyme a pendant longtemps été affiché dans les plus grands musées du monde en échange de millions de dollars perçus par ces institutions.
Portrait d’une éternelle révoltée
Ce combat ressemble à celui de David contre Goliath. Nan Goldin fonde en 2018 le collectif PAIN (« Prescription Addiction Intervention Now »), qui rassemble des victimes et des familles de victimes, et avec lequel elle se lance dans une série d’actions spectaculaires dans les musées aux États-Unis et en Europe pour les forcer à refuser cet argent sale et effacer le nom des Sackler de leurs espaces. Le Louvre sera le premier musée au monde à le retirer dès 2019.

Le sit-in du collectif PAIN au Guggenheim Museum de New York : une banderole proclamant « 400 000 morts », 2019
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Courtesy Participant / © Participant Film, LLC
« Prendre des photos, ça a quelque chose de protecteur. »
En parallèle, la réalisatrice remonte à la source de l’engagement de Nan Goldin en retraçant l’itinéraire de cette éternelle révoltée malmenée par la vie. Cette colère, la photographe la puise dans un événement tragique survenu durant l’enfance : le suicide de sa sœur, dont elle était particulièrement proche. Adolescente rebelle, elle aura la révélation de la photographie alors qu’elle étudie dans une école d’art alternative à Boston. « Prendre des photos, ça a quelque chose de protecteur », explique-t-elle à Laura Poitras.
À la fin des années 1970, elle trouve refuge dans les squats du sud de Manhattan, où évoluent plusieurs bandes d’artistes joyeusement irrévérencieux et queer, avec lesquelles elle se lie d’amour et d’amitié. Sexe, drogue et rock’n’roll rythment la vie de cette nouvelle « Lost Generation », bientôt frappée de plein fouet par l’épidémie du sida. Cette existence à la marge, que l’Amérique refuse de voir, est le moteur de l’œuvre profondément autobiographique de Nan Goldin.
Au fil du témoignage de la photographe, qui révèle pour la première fois avoir travaillé dans un hôtel de passe pour payer ses pellicules, défilent à l’écran des extraits des diaporamas qui l’ont rendue célèbre et les portraits touchants de ses amis disparus – des proches qu’elle considère comme sa véritable famille. Film essentiel, Toute la beauté et le sang versé foudroie par sa force et sa beauté. Au-delà du combat intime de Nan Goldin, il met en lumière toute la puissance du collectif dans cette lutte qui renvoie l’Amérique face à ses failles. Une bataille après l’autre, jusqu’à la victoire.
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Toute la beauté et le sang versé
De Laura Poitras
États-Unis • 2022 • 114 min.
Diffusion sur Arte le 18 mars 2026 à 22h45
Déjà disponible sur arte.tv jusqu’au 15 juin 2026
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Nan Goldin. This Will Not End Well
Du 18 mars 2026 au 21 juin 2026
Grand Palais • 7 Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.grandpalais.fr