De son propre aveu, il avait « perdu vingt ans au service des autres ». Bien que tailleur de pierre d’exception, François Pompon (1855-1933) est longtemps resté dans l’ombre des maîtres de la sculpture, notamment Auguste Rodin dont il était le praticien et chef d’atelier. C’est à 67 ans que ce familier du Jardin des Plantes, à Paris, et des basses-cours normandes a le déclic : à lui les animaux !
L’artiste aimait les étudier au grand air, esquissant dès 1910 un ours blanc, qui graverait son nom dans l’histoire de l’art. Mettant sur la table toutes ses économies, il présente au Salon d’automne de 1922 un modèle en plâtre, haut de 2,45 mètres. La presse s’extasie devant ce « phénomène polaire » ! L’Ours fait des petits, de réductions en répliques, en bronze, marbre, pierre ou céramique. En 1929, l’entrée au musée parisien du Luxembourg d’un modèle en pierre, commandé deux ans plus tôt par l’État, achève ce triomphe taillé à pattes de velours.
L’Ours blanc de Pompon : pourquoi cette œuvre épurée provoque-t-elle tant d’émotion ?
Cet Ours blanc marque une rupture avec l’art animalier conventionnel. François Pompon, héritier des principes de l’Antiquité, s’est inspiré des bas-reliefs égyptiens. Son œuvre repose sur une conception originale : le sculpteur va à l’essentiel, cherchant un équilibre entre la réalité et l’abstraction. La rondeur fluide des volumes est conçue pour capter la lumière, transformant la pierre polie en une surface blanche. Naît une beauté sereine, compréhensible au premier regard.
Silhouette, contre-jour, surface lisse : la recette du sculpteur pour un réalisme saisissant
En observant avec acuité la nature, où il trimballait son établi portatif, le sculpteur a développé sa méthode. Il commençait par modeler l’animal de près, en notant les détails, puis s’en éloignait d’une dizaine de mètres pour saisir son aspect le plus vivant.
Objectif : représenter la bête comme en contre-jour, en ne retenant que la ligne de la silhouette. Pour ce faire, il gommait méthodiquement les aspérités telles que les plumes ou les poils : « Je fais l’animal avec presque tous les falbalas. Et puis, petit à petit, j’élimine de façon à ne plus conserver que ce qui est indispensable. » Enfin, il polissait la surface pour un rendu lisse et rond.
Pourquoi l’Ours blanc a bouleversé l’art animalier ?
Fort d’un succès mondial, cet Ours blanc a ouvert une voie nouvelle dans la sculpture animalière, longtemps cantonnée au naturalisme. Plusieurs membres du Groupe des Douze, créé par François Pompon en 1931, ont puisé dans ce style épuré, à l’instar du Suisse Édouard-Marcel Sandoz. Cette recette qui sublime les volumes essentiels des animaux influence aussi le poétique bestiaire du sculpteur roumain Constantin Brancusi.
Pourquoi François Pompon a rapproché les pattes de son Ours blanc ?
À l’origine, le modèle de 1922 traduisait parfaitement la marche ondulante de l’ours. Mais une première réduction en marbre en 1924 va révéler un problème technique majeur en lien avec la gravité. Très attaché à la stabilité de la forme, François Pompon va rapprocher les pattes pour les séries ultérieures (bronze et pierre), assurant l’équilibre et la puissance contenue de son Ours blanc. Au poil !
Pour en savoir plus
Liliane Colas et Côme Remy, experts dans le marché de l’art, signent une monographie inédite de François Pompon. Avec quelque 800 illustrations, l’ouvrage retrace le parcours du sculpteur et rassemble l’ensemble des œuvres dans un catalogue raisonné.
Pompon. L’Œuvre complète, éd. Norma, 416 p.
François Pompon : dates clés et parcours de François Pompon1855 Naissance le 9 mai à Saulieu, en Bourgogne. 1870 François Pompon entre en apprentissage à Dijon. 1875 Arrive à Paris et s’inscrit aux cours du soir de l’École nationale des arts décoratifs. 1896 Quitte l’atelier de Rodin et commence à étudier les animaux en Normandie. 1922 Succès grâce au monumental Ours blanc en plâtre exposé au Salon d’automne. 1929 Le musée du Luxembourg, à Paris, accueille la version définitive en pierre de l’Ours blanc (aujourd’hui au musée d’Orsay). Une consécration. 1933 Décès le 6 mai. L’État reçoit l’intégralité de son œuvre.
Ça peut aussi vous intéresser