On sait que les Romains étaient de fervents adeptes des jeux de société. Des plateaux, des pions et dés ont été retrouvés un peu partout dans l’Ancien Empire et pas uniquement dans les maisons des riches familles. Les jeux étaient en effet présents dans toutes les classes de la société romaine, de l’Empereur aux soldats, des élites aux marchands.

On a ainsi retrouvé les traces de nombreux types de jeux : stratégie militaire, paris, hasard… Certains d’entre eux seraient d’ailleurs les ancêtres de nos jeux de société actuels comme les échecs et le backgammon.

Un jeu ancien et inconnu découvert dans un musée

En 2020, Walter Crist découvre ainsi dans un musée des Pays-Bas un plateau en pierre datant de la fin de l’Empire romain, marqué de lignes formant un octogone à l’intérieur d’un rectangle. Or, il s’agit d’une configuration que ce chercheur, spécialiste des anciens jeux de plateaux, n’a encore jamais vu ni entendu parler. Comment s’appelait ce jeu ? Qu’elles en étaient les règles ? Personne n’en savait rien.


Tablette de jeu romain retrouvée il y a un siècle dans une ville des Pays-Bas. © Crist et al. 2026, Antiquity

Walter Crist aurait pu passer son chemin et le mystère aurait pu rester entier indéfiniment, mais ce ne fut pas le cas. Intrigué, le chercheur a entamé des investigations pour essayer de découvrir comment se jouait ce jeu il y a 2 000 ans.

Les recherches ont révélé que la tablette en pierre avait été retrouvée il y a environ un siècle dans l’ancienne cité romaine de Coriovallum (actuellement la ville hollandaise de Heerlen) et qu’elle était constituée d’un calcaire importé de France. Et c’est tout. Aucune référence n’en est faite dans les documents antiques, ce qui laisse penser qu’il s’agissait d’un jeu peu connu et certainement joué uniquement de façon occasionnelle. Mais comment procéder avec si peu de données à disposition ?

Laisser les IA jouer en boucle pour découvrir les règles

Avec ses collègues, Walter Crist a donc développé une approche novatrice : tirer parti d’une combinaison entre une analyse archéologique traditionnelle et l’intelligence artificielle.

L’équipe de chercheurs a ainsi développé deux agents d’intelligence artificielle chargés de tester le jeu en boucle, en partant d’une centaine de règles connues pour des jeux européens anciens ou modernes. Des milliers de parties ont ainsi été réalisées, à partir desquelles les chercheurs ont lancé des comparaisons avec les niveaux d’usure observés sur le plateau.

Au final, neuf ensembles de règles ont été mis en évidence, tous en accord avec les tracés sur le plateau et l’usure. S’il est impossible de savoir exactement quelle était la version jouée il y a 2 000 ans, les chercheurs remarquent cependant qu’il ne s’agit que de différentes variantes d’un type de jeu de blocage, dans lequel l’un des joueurs essaie d’empêcher l’autre de se déplacer. Un exemple actuel serait le morpion.

Il s’agirait du plus ancien exemple de ce type de jeu en Europe, que les chercheurs ont décidé de nommer Ludus Coriovalli, en référence au site de la découverte du plateau. L’étude a été publiée dans le journal Antiquity.


Résultats de la simulation pilotée par l’IA. Il s’agit de neuf jeux dans lesquels le joueur disposant du plus grand nombre de pièces tente de bloquer celui qui en a le moins. Les pièces sont représentées dans leurs positions de départ ; lorsque aucune pièce ne commence sur le plateau, elles sont placées alternativement jusqu’à ce que toutes soient posées. Les plateaux sont montrés après transformation, avec la diagonale la plus utilisée en bas à droite. © Crist et al. 2026, Antiquity

Et pour ceux qui voudraient tester le Ludus Coriovalli, c’est possible ! Le portail de jeu Ludii.games propose d’y jouer en ligne suivant les règles définies par les auteurs de l’étude.