Personne n’a menti à propos de Cillian Murphy. Fin janvier, dans une chambre d’hôtel de Londres où il serre dans ses mains sa tasse de thé chaude, la voix douce, le regard concentré, les réflexions profondes, on retrouve le charismatique acteur qu’on nous avait promis et qui, depuis plus de vingt ans, épate le monde. Discret et réfléchi. Posé et direct. Charismatique et professionnel.
Depuis 2012, Murphy est Tommy Shelby, le gangster principal de Peaky Blinders, série multi-récompensée qui désormais se décline en film, L’Immortel, à voir sur Netflix. En 2024, c’est pour son rôle dans Oppenheimer, en père torturé de la bombe atomique, qu’il a obtenu l’Oscar du meilleur acteur, une consécration. Le réalisateur Christopher Nolan en avait déjà fait l’un de ses hommes fétiches dans Inception, la trilogie Batman ou encore Dunkerque, avec des rôles toujours complexes explorant les tourments de l’homme, le fil conducteur de sa carrière.
On dit de lui qu’il est un ascète, capable de s’enfermer seul avec une poignée d’amandes pour seul repas pour épouser l’allure squelettique de Robert Oppenheimer. On dit aussi qu’il peut tout jouer, science-fiction, blockbusters, films d’auteur, gentils, psychopathes. Il a même déjà joué un personnage féminin sur grand écran et ses fans le rêvent en James Bond ou Voldemort. « Devant une caméra, il ne force rien, c’est fluide, sans effort, mais c’est extrêmement puissant, nous glisse le réalisateur du film Peaky Blinders, Tom Harper, qui avait déjà collaboré avec le comédien pour les débuts de la série et s’est amusé à jouer avec le regard et le visage si expressif de Murphy. C’est un acteur fascinant. Physiquement, il n’est pas The Rock, mais il a une telle présence, un tel charisme… »
Qui a fait de Peaky Blinders un phénomène mondial, racontant le quotidien de ce gang de Birmingham après la Première Guerre mondiale. Cillian Murphy est le leader d’une bande dont les dérives vont jusqu’au sport. Les chevaux de course y sont légion, les matches de foot sont truqués et les boxeurs inspirés de figures modernes telles Tyson Fury. Le milieu du sport en a tiré une fascination : à Birmingham, on s’est longtemps battu pour savoir si les Peaky Blinders seraient plutôt Aston Villa ou Birmingham FC, Ousmane Dembélé est dingue de la série et le défenseur de Liverpool Virgil van Dijk dit que Murphy est son contact le plus célèbre.
La réciproque est moins vraie : l’acteur revendique un attrait mesuré pour la discipline et préfère de loin les arts et notamment la musique, lui qui rêvait, avec son frère, de devenir un rockeur. Rien qui n’empêche de l’écouter, lui à la parole rare, aux mots bien choisis, qui raconte tout ce que veut dire être un acteur quand on ne compte pas que sur ses muscles.
« Tommy Shelby est devenu légendaire en une décennie et il a occupé une grosse partie de votre carrière. Quelle image aviez-vous du personnage au commencement ?
Cela fait quatorze ans que j’ai découvert ce personnage de Tommy Shelby, en 2012. J’en avais presque l’image d’un western. Des étrangers viennent dans votre ville pour la « prendre ». Ça m’a donné cette impression, à l’exception près que c’était en Angleterre, pas en Amérique. C’était ce qui rendait ça unique, différent. Avec le fait que ce soit à Birmingham et non à Londres. Quelle est la deuxième ville de France après Paris ? Marseille ? Eh bien, ça aurait été évident de tourner cette série à Paris, par exemple, mais Steve (Steven Knight, à l’origine de la série) l’a voulu ailleurs. C’était intelligent pour rendre ça familier mais très original. Beaucoup de choses viennent des expériences que Tommy a connues lors de la Première Guerre mondiale, des traumatismes qu’il en a gardés. Il doit récupérer de ce qu’il a vu et enduré comme soldat, ce qui l’a complètement changé. Sa façon d’être et de voir le monde, son regard sur la vie, la mort, tout. J’ai lu beaucoup de choses sur ça et sur la guerre. Le syndrome de l’obusite est un terme qui n’existait pas à l’époque. Puis j’ai travaillé physiquement. Il y a l’allure, la démarche, la voix, la physicalité. C’est un personnage exigeant. Il est sans relâche, il ne dort jamais, tout l’inverse de moi.
Quand vous renfilez le costume pour ce film, en quoi cela consiste ?
Il faut que je sois plus fort, plus imposant. Ça m’oblige à aller à la salle de sport, à m’entraîner, ces trucs-là. Je n’ai pas de coach, je fais ça moi-même, accompagné par l’équipe du film. C’est un travail collaboratif quand on prépare un tel personnage. Il faut que ce soit accentué par les costumes. Je ne suis pas un gaillard, mais je dois faire semblant d’être dur. La coupe de cheveux est un point-clé. La casquette, la façon de fumer, tous les détails sont à prendre en compte. Chaque petite décision fait qu’ensuite on prend les grandes directions.
En quoi la voix, l’accent de Birmingham, change votre attitude, votre posture ?
Ça change vraiment tout. Je parle plus profondément. La voix est plus grave. L’accent de Birmingham est complètement différent de l’accent naturel que j’ai. J’adore ce travail de transformation, jouer quelqu’un de complètement différent de qui je suis. C’est amusant, et à la fois, de temps en temps, vous jouez des personnages qui sont similaires à vous-même. Récemment, j’ai fait ce film, Steve (sorti en 2025, réalisé par Tim Mielants), et je n’ai rien changé à part laisser pousser ma barbe. L’essentiel du rôle consiste à avoir une présence. Tommy, c’est totalement différent.
Vous montez beaucoup à cheval notamment…
Je suis nul, mais les chevaux sont très bien entraînés et les équipes travaillent bien. Je ne suis pas très bon cavalier, mais c’est toute la magie d’un film. (Rires.)
Jouer, certains disent que c’est transposer la psychologie en attitude. Vous êtes de cet avis ?
Oui, mais ce n’est pas quelque chose que j’ai appris dans une école particulière. Je faisais de la musique, c’était mon rêve d’être musicien, et ensuite j’ai fait du théâtre. Pour moi, tout est dans l’énergie, vraiment tout. Cela peut être entre deux personnes qui jouent ensemble, comme entre l’acteur et son public, comme au théâtre. Sur une scène de cinéma, c’est l’énergie que capte la caméra. Tout est là : trouver la bonne énergie. Se sentir libre, ouvert d’esprit, éviter la tension.
Il y a cette scène où vous vous battez dans la boue avec Barry Keoghan, qui joue le personnage de votre fils.
C’était marrant car j’ai lu cette scène, écrite par Steven, d’une bagarre dans l’enclos des cochons. Dans ma tête, c’était à la ferme, quelque chose de petit. En arrivant, je découvre cet immense endroit. Cool ! On s’est battu encore et encore, debout, jusqu’à ce qu’on tombe dans la boue. Le costume devient extrêmement lourd, vous traînez le double de votre poids. Cela fait de nombreuses années que les deux personnages ne se sont pas vus, et dès qu’ils se rencontrent, boum, c’est violent et ça se passe dans la merde. Ça raconte le terrible père qu’est Tommy Shelby et le terrible fils que pense être Duke. La boue et les cochons, c’est le monde qui les entoure. Dans ces scènes-là, vous avez un coordinateur combat qui vous guide, vous répétez, mais on en revient à l’énergie. C’est aussi une histoire de confiance.
Est-ce qu’être un acteur de théâtre a formé votre façon d’utiliser votre corps ?
Beaucoup. J’ai tout appris sur scène, où vous jouez avec votre corps tout entier. Au cinéma, la plupart des images sont en gros plan. Au théâtre, les gens sont là, ils vous voient comme vous êtes, il faut raconter l’histoire de ton être tout entier. J’ai sûrement transposé ça au cinéma, même si on joue avec d’autres muscles, ceux du visage notamment, et les yeux.
Ce que les réalisateurs font beaucoup avec vous, jouant avec votre regard, vos yeux bleus, votre visage, avec de nombreuses scènes sans dialogue. C’est le cas dans Peaky Blinders comme dans Oppenheimer. Comment joue-t-on des émotions intérieures ?
Les plus beaux films, c’est quand vous voyez les gens réfléchir. Mais c’est difficile à expliquer car c’est beaucoup d’instinct et de ressenti. Il faut essayer de vivre la même expérience que le personnage, que votre corps se mette à ressentir la scène pour de vrai, que mentalement vous y soyez vraiment. C’est là que la caméra arrive à le « lire ». Si vous projetez ces pensées vraiment très fort physiquement, je suis certain que les gens le perçoivent.
À quel point arrivez-vous à un stade où c’est votre corps qui joue et votre cerveau qui suit ?
J’aime utiliser l’image du side-car et de la moto. Tommy Shelby conduit la moto, et moi je suis dans le side-car et je me dis : « C’est toi qui diriges. » C’est vraiment ce qu’il se passe.
Vous avez joué des gangsters, des méchants, des sensibles, tout un tas de rôles très différents. Y en a-t-il qui vous effraie encore ?
Je veux être effrayé ! C’est quelque chose que je cherche. Jamais je ne veux être en position d’arriver sur un projet et me dire : « ça, je sais faire. » Je veux être en stress de ne pas savoir comment faire mais chercher à le faire bien. Et même avec un personnage comme Tommy, que je joue depuis si longtemps, je suis effrayé, car là c’est un film et nous ne l’avions jamais fait. Il faut que l’histoire fonctionne.
La plupart de vos personnages désormais sont des premiers rôles. Avez-vous l’âme d’un leader ?
Je n’y pense pas énormément. Penser collectif, apporter du soutien à l’équipe, être à l’heure, c’est la base. J’arrive toujours très tôt sur le tournage et je cherche à aider comme je le peux. Vous savez, le cinéma, les séries télé, ce n’est pas vraiment grâce aux acteurs que ça fonctionne. C’est grâce au collectif. Les gens qui s’occupent de la lumière, de la production, les gens de l’ombre au sens large, jusqu’au chauffeur du bus ou l’assistant du décor. Si quelqu’un ne remplit pas sa tâche, c’est tout le reste qui s’effondre. C’est un élément de l’équipe qui fait que l’équipe ne fonctionne pas. Sinon, vous ne marquez pas de but, vous ne gagnez pas de match. Tout fonctionne ainsi, du sport collectif à l’armée. Il y a une hiérarchie, mais tout un tas de gens doivent remplir leur mission pour que l’ensemble avance, et c’est en ça qu’il faut faire attention à tous. C’est un organisme vivant.
Mais dans le même temps, il faut pouvoir se concentrer sur votre propre performance.
Sur ce film, j’ai adoré ma casquette de producteur également, qui me pousse à utiliser une autre partie de mon cerveau. Mais ce que j’aime avant de tourner une scène, c’est parler aux gens, à l’équipe, être relâché, ressentir les choses. La tension se voit à l’image, elle sécrète de mauvaises hormones. La relaxation en sécrète d’autres, les bonnes hormones, et là tu peux vraiment jouer, laisser libre cours à ton imagination, même sur des scènes où il règne beaucoup de tension. Il faut être capable d’oublier le « vrai monde » et se détacher. Mais chacun a sa méthode. Il y a ceux qui ne parlent à plus personne, ceux qui font des blagues. Je suis plutôt comme ça.
À quel point le bon acting c’est du talent ou du travail ?
Il y a une capacité à avoir, puis la mise en oeuvre, et ça, c’est de l’effort, de l’effort, de l’effort. Comme pour chaque compétence dans la vie, il y a ce qu’on a au départ et ce qu’on en fait. Tu peux t’entraîner deux heures, faire ce que tu peux ensuite, mais quand tu commences à y consacrer du temps, c’est là que ça devient spécial. C’est un travail de tous les jours. Je regarde constamment le monde, le comportement des hommes. L’être humain est très intéressant, la façon dont il réagit à des choses, développe des manières. Les dynamiques de groupe, la psychologie, c’est passionnant. Quand j’étais plus jeune et que je vivais à Londres, je m’asseyais dans le métro et j’observais les gens. J’adorais ce flux d’humanité qui change constamment, avec plein de personnages différents. Il n’y avait pas de téléphone à l’époque. Les gens lisaient, parlaient, un vrai laboratoire de l’humanité. J’aimais beaucoup ça.
Et vous avez appris quoi dans le métro ?
Que certaines choses et certains comportements sont trop fous pour être mis à l’écran. (Rires.) C’est fascinant de voir comment chacun interagit avec le monde en fonction de ses sentiments, de la manière dont il a grandi, de comment il est câblé. Tout le monde a sa propre authenticité et sa propre façon de faire les choses.
La psychologie est souvent au centre de vos films, que ce soit un gros projet ou un court-métrage, comme récemment avec All of This Unreal Time. C’est comme ça que vous faites vos choix ?
Oui, en partie. Ce court-métrage est arrivé pendant le Covid, on s’ennuyait tous. C’est un ami qui a écrit le scénario, un brillant auteur de nouvelles. On voulait le faire sur scène mais tous les théâtres étaient fermés, alors c’est juste moi qui marche dans Londres et parle. Je l’aime beaucoup, l’écriture est parfaite. Il s’agit d’être un homme, essayer du moins. C’est autour de la culpabilité, des échecs, de l’oubli.
L’histoire du cinéma explore autant cela qu’il met en évidence l’homme masculin brutal, fort, musclé, sous stéroïdes. Quel est votre rapport à ces oeuvres ?
Je n’ai pas baigné là-dedans et dans les films hyper masculins des années 1980. Je m’en fiche un peu et je n’ai pas d’attache particulière à cet univers. J’étais plus intéressé par Travis Bickle, l’anti-héros de Taxi Driver. Pourquoi est-il si abîmé ? Pourquoi est-il si dangereux ? Comment la société a-t-elle pu créer un tel personnage ? Il essaie de faire de bonnes choses, mais c’est tellement bousillé autour de lui… Boum, boum, boum (il mime une mitraillette), ça ne m’intéresse pas du tout. Dans Peaky Blinders, il y a des armes, mais elles ne sont pas là pour seulement être là, elles disent quelque chose sur les hommes qui s’en servent et comment ils en sont arrivés là.
Quelles nouvelles choses aimeriez-vous découvrir dans le cinéma ?
Être un acteur, c’est très aléatoire. Le script arrive, vous le lisez, il y a tel réalisateur que vous connaissez, ou peut-être un nouveau. J’aime bien les aventures qui arrivent par hasard. Comme tout le monde, les goûts de mon adolescence m’ont grandement façonné. Regarder Taxi Driver quand vous avez 15 ans ou à un âge plus avancé, ce n’est pas pareil. Je repense à des musiques que j’ai écoutées, des films que j’ai vus, qui m’ont fait aimer ceci ou cela. Entre 15 et 20 ans, c’est là que ça se construit, et je crois que ça ne bouge jamais vraiment.
Il paraît que La Haine a été l’un des films de votre jeunesse.
Une grande oeuvre ! C’est encore au goût du jour, aujourd’hui ? Dans la société actuelle ? (On lui indique que la comédie musicale tirée du film se jouait jusqu’en janvier.) Oh, intéressant. Je l’ai montré à mes enfants, ils ont adoré. La performance, la musique, la politique, tout y est.
Parlons un peu de l’Irlande et de l’identité irlandaise. Comment vous expliqueriez ça ?
C’est très difficile, complexe, comme l’identité française je présume, qui est difficile à résumer en peu de mots. L’histoire de l’Irlande est compliquée. C’est un petit pays avec un héritage immense, une culture très riche, qui s’est formée autour de la colonisation, l’occupation, des troubles politiques, l’Église, l’immigration… C’est un pays qui a connu beaucoup de périodes très dures, mais qui a une scène artistique et culturelle, une poésie, une littérature très fortes. Pour un petit pays, il a eu beaucoup d’influence à travers le monde de par sa culture. J’aime y habiter. Il y a une histoire irlandaise qui dit qu’on peut s’en aller mais toujours revenir. Cela concerne beaucoup d’acteurs irlandais d’ailleurs, qui vont vivre ailleurs, comme aux États-Unis, puis comprennent qu’ils ont en réalité besoin d’être à la maison. Je voulais voir grandir mes enfants en Irlande. La fierté nationale, c’est marrant car on pourrait se poser la question : pourquoi aimer un pays seulement parce qu’on y est né ? Mais on ne se la pose pas, on l’aime, c’est comme ça. Il faut ce niveau de fierté saine, même si c’est parfois déraisonnable, extrême.
Il y a un athlète que vous accepteriez de jouer ?
Je ne suis vraiment pas bon en sport. (Il réfléchit.) Il vient de ma ville, Cork, alors peut-être Roy Keane. Mais il est déjà joué par quelqu’un et qui le fera mieux que moi. Mais je ne suis pas le plus sportif des acteurs.
Mais le sport c’est jouer avec son corps, et c’est ce que vous faites.
C’est vrai ! »