Ces « nouveaux arrivés » devaient s’inscrire dans une double tendance : d’une part celle de la seconde main et d’autre part de l’économie collaborative. « L’idée est que les consommateurs reprennent le pouvoir sur les circuits d’échange et de distribution en échangeant eux-mêmes de la valeur. Dans ce cas, on parle des vêtements, mais c’est un phénomène qui se marque également avec Airbnb, Uber, etc. C’est une volonté assez générale », analyse Alain Decrop professeur de marketing à l’Université de Namur et spécialiste du comportement du consommateur et de l’économie collaborative. « On parle d’une révolution horizontale: des relations entre consommateurs intermédiées souvent par une plateforme – mais pas toujours – pour prendre le pouvoir sur le monde marchand. Des plateformes comme Vinted s’inscrivent dans ce contexte en tant qu’intermédiaires et, par rapport à la seconde main, reprennent un business qui n’est pas nouveau ».
Vinted: les taxes sur vos ventes changeront dès le début de l’année 2026Un dédouanement moral de l’acheteur
C’est un marché en pleine évolution, tout comme ce qu’on inscrit dans la thématique « seconde main ». Et cela ne mène pas forcément à une baisse d’achat des vêtements neufs. « Il y a un développement parallèle, de la fast fashion – très gros volume, petit prix – et des reventes de seconde main, notamment en ligne à travers des plateformes. On peut penser qu’ils sont dans un rapport synergique, c’est-à-dire que la fast fashion alimente ces plateformes qui, peut-être aussi, alimentent la fast fashion », explique Philippe Roman, chargé de cours à l’ICHEC Brussels Management School et Chargé de cours invité à l’UCLouvain, spécialiste en économie écologique.
Selon les chiffres publiés par Vinted, 31% des membres disent qu’ils achètent désormais davantage de seconde main à la place du neuf. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, au contraire. « Les gens se disent: de toute façon, si ça ne me va pas, il aura une seconde vie et je le revendrai. C’est un premier blocage psychologique qui peut tomber face à l’achat impulsif, à la surconsommation de fast fashion. D’un point de vue moral, ce n’est pas grave et du point de vue du consommateur rationnel, dans le pire des cas, je n’aurai pas dépensé grand-chose et je pourrai encore peut-être en tirer quelque chose. »
Vous pensiez poser un geste durable en confiant vos vieux vêtements au recyclage ? Faites mieux: portez-les !Deux types de secondes mains en totale opposition…
Le terme de seconde main est très générique. Avec des systèmes bien différents qu’il s’agisse de Vinted ou Oxfam. Les mentalités, sont, c’est le moins que l’on puisse dire, très éloignées. « L’idée peut s’installer dans l’esprit des gens de devenir un petit acheteur-revendeur, commerçant. Certains se prennent au jeu et deviennent un peu experts dans le fait de chiner en ligne, trouver la bonne affaire, faire des emballages…Cela marchandise beaucoup le rapport aux objets textiles. Avant, on pouvait se dire qu’on donnait gratuitement. On perd ce qui était de l’ordre du don, de l’entraide avec toute l’économie sociale qu’il y a autour du réemploi et on transforme cela en un modèle capitaliste, même sous des airs circulaires… »
Les associations ont d’ailleurs déjà crié leur désarroi notamment des ASBL comme Terre et leurs bulles à vêtements, dont la qualité des produits dans les dépôts a baissé avec les années. Concrètement: trop de vêtements déposés (avec des conteneurs qui parfois débordent de tous les côtés), et une qualité minimum qui n’est pas au rendez-vous. Plusieurs éléments peuvent expliquer ce phénomène, dont la piètre qualité globale des vêtements de la fast fashion. Mais pas que… Certains préfèrent revendre des vêtements grâce auxquels ils peuvent gagner de l’argent. Ce qui reste à donner devient alors de l’ordre de « l’immettable ».
“Seule une petite partie se retrouve dans les friperies… » Que deviennent vraiment vos vieux vêtements après avoir été collectés ?Gagner plus pour dépenser plus
Entre en scène également ce qu’on appelle en économie « l’effet rebond ». « Il s’agit de réinvestir directement de l’argent, des moyens qui ont été épargnés et parfois, de rebondir à des niveaux de consommation même supérieurs ». Exemple avec une plateforme comme BlaBlaCar: avec le très bon prix proposé pour aller dans le sud de la France, là où un passager serait allé 3 fois par ans en train, il va y aller 7 fois avec la plateforme car le prix est attractif. En payant plus cher au total.
« C’est profiter d’un effet d’aubaine et de l’argent qui a été épargné pour le réinjecter directement dans l’économie et de manière plus spécifique. Si vous épargnez un peu d’argent parce que vous avez acheté un vêtement à moindre prix, vous allez en profiter pour, étant donné votre budget, acheter beaucoup plus ». Et si vous avez revendu des articles réinjecter cet argent de votre cagnotte. « On parle même d’un nouveau consumérisme car certains achètent plus avec ce type de plateforme que si elles n’avaient pas existé », explique l’expert.
Mais tous ne suivent pas cette tendance générale. Marine, 28 ans, est adepte de Vinted depuis plusieurs années. Cela la pousse-t-elle à acheter plus? La réponse est sans équivoque: « personnellement, non! C’est le contraire : ça me motive à acheter en seconde main parce que maintenant il y a vraiment de tout et je n’ai jamais eu de mauvaise blague sur ce type de plateforme ». Ses achats sur ces plateformes la motivent également grâce au modèle mis en place. « Adepte de friperie, ça rend plus facile la recherche en ciblant une marque ou un modèle précis de vêtements, chaussures ou accessoires ». On est dans ce cas dans un « effet de substitution », comme l’explique Alain Decrop. « Ce cercle est vertueux puisqu’on remplace du neuf par de l’utilisé. Et donc, on économise de l’ordre de 2 kilos de CO2 par pièce de vêtement achetée en moyenne ».