Dans son nouveau livre, l’auteure franco-marocaine interroge sa relation à la langue arabe, qu’elle ne parle pas. Un éloge du pouvoir libérateur de l’écriture.

Quand le directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues, a proposé à Leïla Slimani d’être l’auteure invitée de l’édition 2025, en lui précisant que la langue à l’honneur serait l’arabe, celle qui a signé Le Pays des autres a aussitôt compris qu’elle tenait son sujet. «Il me semble que tout roman est la tentative de répondre à une question. Et que celle qui fut à l’origine et au centre de ma trilogie (dont le dernier volet, J’emporterai le feu, vient de paraître en version Folio, NDLR) est celle-là : pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? Cette langue arabe, qu’est-elle pour moi ?», écrit-elle ainsi dans Assaut contre la frontière, dont une première version fut donc lue à Avignon au mois de juillet de l’année dernière.

Réfléchissant sur le rapport qu’elle entretient avec l’arabe, elle raconte comment elle en est venue à «vivre avec une langue fantôme comme on parle d’un membre fantôme». Elle nous dit aussi en quoi cette perte originelle, ainsi que la mélancolie, la honte, la frustration et la colère qui en ont découlé, a fait d’elle une écrivaine.


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Madame Figaro. – Pourrait-on dire qu’Assaut contre la frontière raconte une Babel inversée, à savoir qu’après avoir grandi dans un paradis multilingue, vous avez connu une forme de chute ?
Leïla Slimani. – Oui, un paradis dans le sens où l’enfant que j’étais avait le sentiment que tout le monde arrivait à communiquer, que toutes les langues étaient accessibles. Je parlais très bien le berbère et le darija (l’arabe dialectal oral pratiqué par la grand-mère de Leïla Slimani, NDLR), et je comprenais aussi parfaitement l’espagnol. Mais ensuite, le paradis s’est fracturé. Du fait de l’exil, parce que j’ai quitté le Maroc, mais aussi parce que j’ai pris conscience que je vivais dans un milieu social où les langues étaient l’incarnation d’un statut. On poussait les gens issus d’une histoire comme la mienne vers des langues dites dominantes, c’est-à-dire le français ou l’anglais. Cette histoire ne m’est pas propre : je pense à la poétesse libanaise Etel Adnan, à l’écrivain marocain Abdellatif Laâbi ou à Mohamed Mbougar Sarr racontant qu’au Sénégal, on accrochait autrefois un petit os au cou d’un enfant parce qu’il avait osé parler sa langue plutôt que le français…

La langue arabe était dévalorisée par rapport à la langue française, associée au pouvoir ?
Au Maroc, la langue est une grande question politique. Après la fin de la colonisation, il y a eu beaucoup d’atermoiements avant une première tentative d’arabisation de l’Éducation nationale. Cela paraissait logique dans un pays arabophone, mais n’a pas été sans difficultés, car on manquait de professeurs. Ils ont été recrutés dans d’autres pays, comme l’Égypte, et l’enjeu est devenu religieux, car ils avaient une autre vision du monde et de l’islam, ce qui a contribué à rendre la société plus conservatrice. On est alors revenus au français… Pendant plusieurs décennies, la société marocaine a été ballottée entre deux langues, et une plaisanterie dit d’ailleurs que nous sommes des analphabètes bilingues – on parle deux langues, mais aucune parfaitement. Venant d’un milieu privilégié, j’ai été envoyée dans une école privée française. Elle dévalorisait en effet l’arabe, et nos parents, convaincus alors que c’était la culture occidentale qu’il fallait acquérir avant tout, n’ont pas insisté pour que nous apprenions l’arabe. Ils l’ont regretté ensuite…

Ce que certaines générations perdent, les suivantes peuvent le reconquérir.

Leïla Slimani

Votre perte de l’arabe ne redouble-t-elle pas celle qu’a vécue votre père, qui a inspiré le personnage de Mehdi ?
Si. Enfant de la colonisation, mon père est allé à l’école française et s’est donc arraché à sa propre histoire, à sa propre tradition. Le premier déchirement s’est produit là… Mais je veux aussi dire que d’une génération à l’autre, les choses se transforment : quand ma grand-mère alsacienne est arrivée au Maroc, elle a gagné une langue – l’arabe – sans perdre celles d’origines – le français, l’allemand, l’alsacien. Les deux générations d’après en ont perdu une, mais mes enfants, pour leur part, parlent plus de langues que moi, et cela leur paraît tout naturel – ils apprennent l’arabe, pratiquent le portugais (Leïla Slimani vit aujourd’hui à Lisbonne, NDLR). Il n’y a rien d’irrémédiable. Ce que certaines générations perdent, les suivantes peuvent le reconquérir.

La solution à ces dilemmes identitaires réside peut-être dans le Manifeste anthropophage du poète brésilien Oswald de Andrade, que vous évoquez… Pourriez-vous nous en dire deux mots ?
Oswald de Andrade s’est interrogé sur ce qu’on peut faire du fait d’avoir été colonisé, et sa réflexion concerne tant la poésie que la peinture ou l’architecture. Doit-on se débarrasser des codes occidentaux, de la langue occidentale, tout effacer pour revenir à une identité originelle, qui relève sans doute du fantasme ? Il développe alors cette idée d’anthropophagie. Au lieu d’être dans le ressentiment et de se battre contre, on mange, dévore, et digère, mélange ce que le colonisateur a apporté et ce que nous étions à l’origine, pour nous approprier ce qui nous a été imposé. De façon, aussi, à se défaire de toute forme de culpabilité ou de jugement moral : je ne suis ni un vendu ni un traître, puisque je les ai mangés… Sans compter qu’on ne peut qu’apprécier cette reprise ironique du cliché colonial sur les sauvages qui vont manger l’homme blanc !

Vous êtes donc une anthropophage…
Oui, mais une très gentille anthropophage ! Où que j’aille, je mange un peu des autres, non pour les faire disparaître, mais parce que j’ai envie qu’ils fassent partie de moi. La vie dans laquelle on regarde vraiment les autres, la vie de romancier, est une vie cannibale. Et de même qu’une fois qu’on a mangé un gâteau, on ne peut plus retrouver les ingrédients originaux, séparer la farine du sucre, c’est aussi cela, écrire. Inventer sa propre langue, se traduire soi-même, et puis faire assaut contre toutes les frontières, qu’elles soient identitaires, linguistiques ou sociales – tout ce qui nous assigne et nous dit : «Tu dois rester derrière ce mur.» Grâce à la littérature, nous ne sommes plus réduits à des concepts ou des idées, nous ne sommes plus un Immigré ou une Femme avec des majuscules : nous sommes des corps, des visages jetés dans le monde, avec à chaque fois une histoire aussi singulière qu’inépuisable. Je pense que la plus grande frontière que Kafka avait en tête lorsqu’il a écrit que «toute littérature est assaut contre la frontière», c’est nous-même, le fait d’être enfermé en soi-même, de n’être que soi-même. Écrire, c’est sortir de soi par le truchement de l’imagination, penser qu’on peut se réveiller un matin en étant un cafard, un baleinier ou un général colombien… Quand on me demande si je suis Mia (l’une des héroïnes de la trilogie, NDLR), je réponds toujours : «Mais ce n’est pas ça, la question. C’est : est-ce que c’est vous, Mia ? Est-ce que mon livre parle de vous ?» Quand j’écris, je ne cherche pas à parler de moi, mais des autres.