Les baleines, géants des océans, peuvent transporter jusqu’à 150 tonnes de chair, de graisse et d’os au cours de leurs migrations. Lorsqu’elles meurent, généralement au large, leur corps devient une réserve exceptionnelle de nourriture. Au début, la carcasse peut flotter, gonflée par les gaz produits par la décomposition. Puis elle finit par couler lentement, traversant les zones de lumière, de pénombre puis l’obscurité totale avant d’atteindre le fond océanique.
Dans les grands fonds, les nutriments arrivent habituellement sous forme de minuscules particules appelées « neige marine ». La chute d’une baleine constitue donc un événement extraordinaire : une seule carcasse peut représenter l’équivalent de plusieurs milliers d’années de cet apport habituel. Cette manne peut alimenter tout un écosystème pendant des décennies.

Les myxines, poissons primitifs des abysses, figurent parmi les premiers charognards à coloniser les carcasses de baleines. © Alamy
Les premiers à profiter de ce festin sont les grands charognards. Myxines, requins dormeurs ou amphipodes se ruent sur la chair. Les myxines, poissons primitifs dotés d’un crâne mais dépourvus de vertèbres, s’introduisent littéralement dans la carcasse pour la dévorer de l’intérieur. En cas de danger, elles sécrètent un mucus épais capable d’étouffer leurs prédateurs.

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D’autres espèces, comme le poisson-râteau, utilisent leur odorat extrêmement développé et leurs grands yeux sensibles à la bioluminescence pour repérer ces carcasses dans l’obscurité des abysses.
Des vers mangeurs d’os et une étonnante succession d’espèces
Une fois la chair consommée, d’autres organismes prennent le relais. Des vers polychètes du genre Osedax, surnommés « fleurs mangeuses d’os », colonisent les squelettes par milliers. Découvertes en 2005, ces créatures injectent de l’acide dans les os afin d’en extraire les nutriments. Leur système digestif agit presque comme s’il pénétrait directement dans l’os pour l’absorber.

Un ver du genre Osedax, surnommé « fleur mangeuse d’os », extrait les nutriments des os de baleine en injectant de l’acide dans le squelette. © Adrian Glover
Pendant près d’une décennie, une véritable population vit et se développe sur une seule carcasse. Lorsque les os sont presque entièrement consommés, les vers libèrent leurs larves dans l’océan, qui dérivent avec les courants à la recherche d’une nouvelle baleine morte.
À ce stade, d’innombrables organismes opportunistes (vers, mollusques, crustacés) arrivent pour exploiter les derniers restes. Les os deviennent poreux, permettant à d’autres charognards de les fragmenter et de libérer encore davantage de nutriments dans les sédiments.
Un écosystème qui peut durer un demi-siècle
La dernière phase voit apparaître des communautés encore plus spécialisées. Lorsque les bactéries décomposent les os, elles produisent du sulfure d’hydrogène. Cette substance nourrit des microbes capables de produire de l’énergie par chimiosynthèse, sans lumière solaire. Ces micro-organismes vivent souvent en symbiose avec divers invertébrés.
Ces organismes chimioautotrophes n’existent que dans quelques environnements des grands fonds : les sources hydrothermales, les suintements froids, les carcasses de bois et celles des baleines. Les scientifiques pensent même que ces « chutes de baleines » servent de relais permettant à ces espèces spécialisées de se disperser dans les profondeurs habituellement pauvres en nourriture.

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Ainsi, même après sa mort, une baleine continue de jouer un rôle essentiel dans l’océan. Son corps peut nourrir et abriter des dizaines de milliers d’animaux pendant près de cinquante ans, donnant naissance à un écosystème entier dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète.