En radioastronomie, il arrive que des signaux inhabituels viennent perturber la routine des observations. La plupart du temps, ces anomalies trouvent rapidement une explication : une étoile variable, une planète ou un simple parasite technique. Mais, dans certains cas, l’origine du signal se révèle bien plus surprenante. C’est ce qui est arrivé au chercheur canadien Scott Tilley, connu pour ses travaux d’observation de satellites dits « fantômes », des engins spatiaux oubliés ou abandonnés en orbite.

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Un soir, alors qu’il surveille le spectre radio depuis son installation personnelle, il capte un signal régulier dans la bande de fréquences 2025-2110 MHz. Un détail attire immédiatement son attention : cette bande est normalement réservée aux transmissions envoyées depuis la Terre vers les satellites. En théorie, aucun signal ne devrait donc provenir du ciel sur ces fréquences.

Une émission qui provient de satellites

Après avoir vérifié son matériel, le chercheur confirme que l’anomalie ne provient pas d’un problème technique. En analysant la source du signal, il découvre qu’elle semble provenir d’un groupe de satellites appartenant à l’entreprise SpaceX. Il ne s’agit pas des satellites de la constellation Starlink, destinés à fournir un accès à Internet à l’échelle mondiale, mais d’un autre programme beaucoup plus discret : Starshield.


De mystérieuses ondes émises par la constellation de satellite militaire Starshield. © Ahmed, Adobe Stock

Conçu pour des usages militaires au service du gouvernement américain, ce programme est nettement moins documenté que les projets civils de l’entreprise. En poursuivant son analyse, Scott Tilley affirme avoir identifié plus de 170 satellites susceptibles d’émettre sur cette bande de fréquences pourtant strictement réglementée.

Un spectre radio sous surveillance internationale

La bande de fréquences 2025-2110 MHz est en effet étroitement encadrée par Union internationale des télécommunications (UIT), une agence spécialisée de l’ONU chargée d’organiser et de réguler l’utilisation du spectre radio à l’échelle mondiale. Son rôle est d’éviter les interférences entre les différents systèmes civils, scientifiques et militaires. La découverte soulève donc une question intrigante : comment un observateur indépendant a-t-il pu détecter des satellites associés à un programme militaire ?


  La découverte d’un signal radio inhabituel par le chercheur canadien Scott Tilley. © SB, Microsoft Designer

Chaque satellite laisse derrière lui une signature radio particulière. En analysant la structure du signal et ses variations dans le temps, il est possible d’obtenir des informations précieuses sur l’objet qui l’émet. Un phénomène physique, connu sous le nom d’effet Doppler, permet notamment de mesurer les variations de fréquence liées au mouvement du satellite. En exploitant ces données, il devient possible d’estimer la vitesse de l’engin, sa trajectoire et son orbite. 

C’est précisément ce type d’analyse que Scott Tilley affirme avoir réalisé depuis son jardin, à l’aide d’équipements accessibles aux radioamateurs. Une démarche qui lui aurait permis d’identifier un réseau de satellites associés à un programme spatial classifié.

Le projet Starshield, un programme stratégique

Derrière ces émissions radio se profile un projet spatial d’envergure : Starshield. Lancé en 2021, ce programme résulte d’un accord entre SpaceX et le National Reconnaissance Office (NRO), l’agence américaine responsable des satellites de renseignement. Le contrat, estimé à environ 1,8 milliard de dollars, vise à développer une constellation de satellites capables d’observer la Terre en permanence depuis l’orbite basse, avec une résolution très élevée. L’agence américaine évoque un système spatial « parmi les plus performants jamais développés », mais la plupart des capacités techniques du programme restent classifiées. Ni SpaceX ni les autorités américaines n’ont commenté publiquement les détails de cette constellation.

Un espace de plus en plus militarisé

Au-delà de la question technique des fréquences radio, cette affaire illustre une évolution plus profonde : l’espace est devenu un domaine stratégique où se mêlent intérêts civils, commerciaux et militaires. En un peu plus de vingt ans, Elon Musk et son entreprise SpaceX ont transformé une start-up ambitieuse en partenaire stratégique du Pentagone. Le réseau Starlink en a donné une illustration concrète lors de la guerre en Ukraine : le système a permis de maintenir les communications malgré la destruction d’infrastructures terrestres.


Un espace de plus en plus militarisé. © Image générée par IA

Cette efficacité soulève néanmoins des questions. Lorsqu’une entreprise privée peut décider d’activer ou de limiter un service dans une zone de guerre, la frontière entre technologie et décision politique devient plus floue.

Une nouvelle course à l’orbite basse

Dans cette compétition spatiale, SpaceX n’est pas la seule entreprise engagée. Le groupe Amazon développe actuellement sa propre constellation de satellites avec le projet Project Kuiper. De son côté, l’opérateur OneWeb, soutenu notamment par le gouvernement britannique, dispose déjà de plusieurs centaines de satellites en orbite. Parallèlement, la Chine poursuit le développement de ses propres constellations, souvent liées à ses ambitions technologiques et militaires. Résultat : l’orbite terrestre basse se remplit à un rythme inédit, et les frontières entre usages civils, commerciaux et stratégiques deviennent de plus en plus difficiles à distinguer.

Un cadre juridique encore flou

Sur le plan juridique, cette évolution dépasse largement les textes existants. Le Traité de l’espace de 1967 établit un principe fondamental : l’espace extra-atmosphérique ne peut être revendiqué par aucun État et constitue un patrimoine commun de l’humanité. Mais ce traité ne traite ni de la gestion des données, ni de la multiplication des satellites commerciaux, ni de ces infrastructures hybrides mêlant intérêts publics et privés. Ce vide réglementaire permet aujourd’hui aux grandes entreprises du secteur spatial de s’implanter rapidement en orbite, souvent avec le soutien ou la dépendance stratégique des États.


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Aujourd’hui, la constellation Starlink compte environ 8 500 satellites opérationnels, soit plus de la moitié des satellites actifs autour de la Terre selon plusieurs estimations. Un tel réseau représente un levier technologique et géopolitique considérable. Dans ce contexte, la détection de signaux inhabituels émis par certains satellites ne constitue peut-être qu’un détail technique. Mais elle rappelle une réalité plus large : l’espace est désormais un territoire stratégique où se rejouent, au-dessus de nos têtes, les rapports de force économiques, technologiques et militaires de la planète.