La capitale de l’Albanie attire désormais les stars de l’architecture, encouragée par un pouvoir qui rêve d’en faire une métropole futuriste. Mais les habitants de Tirana voient les prix s’envoler, tandis que les partis d’opposition dénoncent un boom alimenté par le blanchiment d’argent et des réseaux criminels proches du pouvoir.

Derrière le Tirana International Hotel se dresse une tour dorée. Surnommé « le grand frère », ce gratte‑ciel semble soutenir la plus petite tour située devant lui. Ensemble, ils dessinent « un repère vertical fort dans le centre de Tirana », explique dans l’émission Tout un monde l’architecte Andi Efthemi.

Déjà emblématique de la nouvelle silhouette de la capitale, ce gratte-ciel de 135 mètres, à la façade jaune et aux fenêtres rectangulaires, domine désormais la place centrale. Il compte parmi les dernières réalisations d’Atelier 4, le cabinet dirigé par Andi Efthemi.

« Ce grand bâtiment en construction va devenir un hôtel prestigieux, l’Intercontinental. Mon agence en est l’un des co-concepteurs aux côtés du studio allemand Bolles and Wilson. Ce gratte‑ciel constitue une nouvelle expression de la phase de maturation urbaine que connaît aujourd’hui Tirana, mais aussi l’ensemble de l’Albanie », précise l’architecte.

Les symboles d’un renouveau urbain

Gratte-ciel, hôtels de luxe, mais aussi complexes résidentiels ou espaces publics, le cabinet de la famille Efthemi s’est agrandi au rythme des changements que connaît la capitale depuis la fin de la dictature en 1991. Mais alors que les chantiers se multiplient, les architectes albanais doivent aujourd’hui se mesurer aux stars de l’urbanisme mondial. Ces derniers viennent en Albanie concevoir des projets souvent irréalisables ailleurs en Europe.

Pour Andi Efthemi, Tirana vit une compétition architecturale intense, comparable à « un championnat de football ». Les grands architectes internationaux sont encouragés à venir, car ils peuvent apporter une expertise précieuse à une capitale en transformation accélérée.

C’est une façade, un simple maquillage destiné aux visiteurs, mais ces constructions ne profitent pas à ceux qui vivent ici

Doriana Musai, docteure en urbanisme

Les « tours végétalisées » ou « immeubles sculpturaux » conçus par des studios italiens ou danois illustrent ce renouveau. Les autorités, elles, voient dans cette explosion architecturale les prémices d’une « métropole futuriste » capable d’attirer la diaspora, les expatriés et les entrepreneurs du numérique.

Autour de l’hypercentre comme dans la périphérie, les immeubles résidentiels se multiplient. Dans l’un des pays les plus pauvres d’Europe, les prix explosent: plus 30% en 2025, atteignant jusqu’à 4500 euros le mètre carré.

Pour les agents immobiliers, ce boom s’explique par une demande étrangère soutenue. « La demande est très élevée, plus forte que l’offre », résume Fjordi Subashi. Selon lui, ces appartements attirent « des acheteurs de nationalités différentes », contribuant à alimenter la frénésie de construction.

Une vue aérienne de Tirana. [Photononstop via AFP - PHILIPPE TURPIN] Une vue aérienne de Tirana. [Photononstop via AFP – PHILIPPE TURPIN] Urbanisation déconnectée et soupçons de corruption

Si les promoteurs se félicitent du boom immobilier, certains habitants et habitantes de la capitale déplorent une transformation qui laisse les habitants de côté. La docteure en urbanisme Doriana Musai dénonce des projets développés sans concertation avec les habitants et sans prise en compte des besoins locaux, alors même que la ville manque toujours d’eau potable et rejette ses eaux usées dans la rivière.

« C’est une façade, un simple maquillage destiné aux visiteurs, mais ces constructions ne profitent pas à ceux qui vivent ici. Et ce boom immobilier sert aussi d’instrument de spéculation, notamment pour des capitaux issus de l’économie illégale », souligne-t-elle.

Au pouvoir depuis treize ans, le Premier ministre Edi Rama place l’urbanisme au cœur de son action politique, allant jusqu’à choisir personnellement les architectes qui transforment Tirana. Mais cette stratégie est vivement contestée. Plusieurs opposants l’accusent de fermer les yeux sur l’origine douteuse d’une partie des investissements immobiliers.

Les groupes criminels impliqués dans le trafic international de drogue ont investi des sommes considérables dans la construction

Adriatik Llapaj, jeune militant

Parmi eux, le militant Adriatik Llapaj dénonce un système dans lequel capitaux issus du crime organisé et responsables politiques corrompus alimenteraient ensemble le boom de la construction. A ses yeux, scandales, enquêtes et ministres emprisonnés témoignent d’un secteur infiltré par l’argent illégal. Ces accusations alimentent des manifestations régulières devant les institutions.

« Les groupes criminels impliqués dans le trafic international de drogue collaborent avec des responsables politiques qui détournent l’argent public et ils ont investi des sommes considérables dans la construction. Plusieurs ministres sont d’ailleurs en prison ou sous enquête », souligne-t-il

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Ainsi, entre rêve architectural et tensions sociales grandissantes, Tirana illustre les contradictions d’une Albanie en pleine mutation, où le développement urbain est devenu un enjeu politique majeur au moment où le pays aspire à rejoindre l’Union européenne.

Sujet radio: Louis Seiller

Adaptation web: Miroslav Mares