Elle vous a porté neuf mois (plus ou moins), vous aime (on vous le souhaite), et, autant qu’elle a pu, vous a nourri, éduqué, soutenu (au mieux). Qu’elle soit « gâteau », « courage », « biologique » ou « adoptive », « indigne » voire « fouettarde », qu’elle soit « maman poule » ou « hélicoptère », on a tous une mère.

En bas de la ville, la Méditerranée est la matrice de toutes les civilisations. En haut, Notre-Dame de la Garde, la Bonne Mère, veille sur la cité de ses bras tendus, toute entière. À Marseille, la mère est partout, presque cosmique.

Sandro Botticelli (atelier de), La Vierge à la Grenade

Sandro Botticelli (atelier de), La Vierge à la Grenade, vers 1487

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Tempera et rehauts d’or sur panneau de peuplier • 90,5 × 59 cm • Coll. Carmignac • © Photo : D.R.

Pour autant, si le Mucem a choisi pour sa grande exposition d’été 2026 le sujet de la maternité méditerranéenne, le musée n’a nullement pris le parti de bercer le visiteur. Sur 1 200 m2 , les deux commissaires de l’exposition, Caroline Chenu, historienne de l’art et chargée de recherches au Mucem, et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, se sont plutôt employées à démanteler méthodiquement l’idéal des « bonnes mères » – un pluriel essentiel : « Il n’y a pas qu’un seul visage de la maternité, explique Caroline Chenu. Il y en a autant que de mères. L’exposition cherche à montrer que les représentations qu’on nous a transmises ne disent pas toujours la réalité des femmes. »

Défaire l’idéal de maternité

Qu’est-ce donc qu’une « bonne mère » en Méditerranée ? Pour brosser ce portrait multiple, le duo a réuni 350 œuvres de l’Antiquité à nos jours, n’hésitant pas à croiser des installations contemporaines comme une sculpture à mamelles en porcelaine de Louise Bourgeois à des terres cuites du Louvre.

Louise Bourgeois, Nature Study

Louise Bourgeois, Nature Study, 1984

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Tirage en porcelaine (2005) • 72 × 36,3 × 41,5 cm • Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national • © Adagp, Paris, 2026 ; Gérard Jonca / Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national

Les premiers archétypes creusent du côté de la fécondité, de la fertilité, qui s’incarnent en des déesses-mères néolithiques aux formes généreuses. Passé le mur sur les naissances sans matrice – à la manière de Vénus surgie de l’écume des mers ensemencée par son père – un large pan aborde en majesté l’imagerie mariale. À une Vierge à la grenade de l’atelier de Botticelli (1487) répond un portrait par le duo de photographes Pierre et Gilles d’Hafsia Herzi, réalisatrice originaire de Marseille, pleine de grâce au milieu d’un chantier crasseux, son fils Loric sur les genoux (2009). Alternant visages de tendresse et seins nourriciers, l’exposition glisse ensuite de Marie à Marianne, allégorie de la mère patrie née en 1850 et dont la première représentation a été moulée sur Brigitte Bardot au décolleté vertigineux en 1969, l’année érotique.

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Mon corps, ma liberté

Stèle funéraire des adieux / Dexiosis

Stèle funéraire des adieux / Dexiosis, 1re moitié du IVe siècle avant J.-C.

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Marbre pentélique • 107 × 70 cm • Marseille, musée d’Archéologie méditerranéenne • © Ville de Marseille, Dist. GrandPalais Rmn presse / David Giancatarina

Bon sang ! La deuxième section, plus frontale, commence par les règles. Un cabinet secret à tiroirs laisse découvrir les broderies d’Edith Laplane, plasticienne gynécologue basée à Marseille. Son métier déploie toutes les étapes du cycle féminin, les premières menstruations, l’endométriose, la ménopause. Au mur, est accroché un drap métisse délicat, précis, il est piqué d’un fil rouge qui fige chaque saignement au cours d’une vie. Être mère… ou pas. Avec pédagogie, les commissaires ont imaginé une cartographie des lois encadrant l’IVG et la PMA dans le bassin méditerranéen, montrant de manière saillante le long chemin qui reste à faire. Ce que cristallise déjà la Stèle funéraire des adieux, marbre du musée d’Archéologie méditerranéenne de Marseille montrant une femme morte en couches au IVe siècle avant J.-C.

Plus loin, à l’aplomb d’un mur pourpre, une boîte en bois sombre nous arrête net : cette tour d’abandon, issue des collections du Mucem, permettait aux femmes de déposer dans les hôpitaux leurs nouveau-nés sans être vues. Glaçante incarnation de ce que la société sait imposer aux femmes qui ne peuvent ou ne veulent pas garder leur enfant. La France a interdit en 1904 l’usage de ces boîtes, les femmes accouchant désormais sous X.

Mères de douleurs

C’est aussi là se déploient les Rouleaux tristes de Nadine Levé. Sur des bandes de draps déchirés enroulées autour d’anciennes bobines de métier à tisser, l’artiste a brodé les prénoms et les âges des femmes tuées par féminicide en France et ceux de leurs enfants, le cas échéant. Là où la famille préfère taire l’identité de la victime, elle a brodé un X. D’une sobriété absolue, cette œuvre raconte une violence sourde : en France, 85 % des victimes de féminicides sont des mères, rappelle le cartel. Des mères trop tôt disparues, comme celle de Baya, morte lorsque la petite avait cinq ans et dont elle cherche l’image dans son Femme et enfant en bleu peint à seize ans.

Baya, Femme et enfant en bleu

Baya, Femme et enfant en bleu, 1947

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Gouache sur carton • 58 × 45,5 cm • coll. Galerie Maeght, Paris • © Baya, 2025 / Courtesy Estate Baya and Mennour, Paris ; photo : Galerie Maeght Paris

Épuisement maternel, charge mentale planent sur celles qui veillent en permanence comme le traduisent la cinquantaine d’yeux incrustés sur la grande mamelle en faïence de l’artiste franco-libanaise Nour Awada (née en 1985). « Un tiers des femmes n’ont pas accès au congé maternité dans le bassin méditerranéen », souligne Anne-Cécile Mailfert, rappelant aussi que « la dépression post-partum est la première cause de suicide chez les femmes ».

Le CV de la bonne mère

On respire un peu sur les plages méditerranéennes où les mamas font communauté, puis en entrant dans leur salon où elles chérissent leurs fils et leurs filles en « mères louves », assises sur un bout de canapé (Denis Dailleux, Mère et fils au Caire, 2014), incapables de couper le cordon.

Denis Dailleux, Mère et fils au Caire

Denis Dailleux, Mère et fils au Caire, 2014

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© Denis Dailleux / Agence VU’

« Comme Dieu ne pouvait pas être partout, il a inventé les mères », dit un proverbe hébreu.

L’exposition se conclut, avec humour, en se regardant dans un miroir. Ce dernier est en entête du « CV de la bonne mère », imaginé dans le cadre du projet participatif MammaMix, qui a réuni une cinquantaine de Marseillaises de tous âges. Ce faux document RH liste les compétences requises et les conditions pour être une bonne mère : « Le poste est disponible 7 jours sur 7, sans congé et bénévolement. La rémunération est émotionnelle. Aucune représentation syndicale. » On ressort du Mucem avec un coup de cœur, gros comme celui de Joana Vasconcelos, rouge flamboyant et fait de fourchettes en plastique (2008). On a aussi subitement très envie d’appeler sa maman au téléphone.

Du 18 mars 2026 au 31 août 2026

mucem.org

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Catalogue de l’exposition

Coédité par le Mucem et Actes Sud

Avec un texte inédit de Faiza Guène.
248 pages, 39 €

 

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