Il y a cent ans, Kandinsky inventait l’art abstrait
Des photographies souvent prises par sa compagne Gabriele Münter (1877-1962), la peintre à qui le musée d’Art moderne de Paris a consacré il y a un an une exposition magnifique. Elle a expliqué comment Kandinsky pensait longuement ces grandes compositions par de multiples dessins préparatoires dans lesquels il épurait de plus en plus les formes de départ nourries de ses multiples lectures. On ne retrouve plus dans ses tableaux que leur essence même.

Kandinsky: Mit dem schwarzen Bogen, Avec l’arc noir (1912) ©crédit : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Helene Mauri
L’exposition a été réalisée avec l’apport essentiel du Centre Pompidou, qui est aujourd’hui un des musées les plus riches pour Kandinsky. Car, en 1981, il a reçu le legs de la veuve de l’artiste, Nina Kandinsky, décédée en 1944. Aux œuvres – peintures et dessins — s’ajoutait tout le trésor documentaire couvrant plusieurs périodes, de son abstraction naissante, à son enseignement au Bauhaus. Une mine de documents présentés au LaM et qui montre que le peintre loin d’être reclus dans son intériorité était un observateur attentif du monde nourri tout au long de sa vie par la culture visuelle de son époque.
Comme le Centre Pompidou est fermé pour cinq ans de rénovation, les tableaux partent en tournée.

Portrait de Kandinsky, par Hugo Erfurth, 1933 ©Collection Centre PompidouSon monde intérieur
L’exposition très didactique, riche, est divisée en chapitres. D’abord les souvenirs de voyages en Tunisie et à Venise qui nourrissent un Kandinsky encore figuratif, évoqués par les photos et leurs transpositions en tableaux. Né en 1866, à Moscou, Kandinsky expliqua qu’il avait décidé de devenir peintre à trente ans, en 1896, quittant la Russie pour vivre à Munich, un des lieux alors à la pointe de la modernité, après avoir étudié le droit et l’économie. Il avait vécu disait-il, deux expériences décisives : la vue d’une toile de Monet (des meules de foin) lui montra que la couleur et la composition sont plus importantes que la description physique d’un paysage, et un concert de Lohengrin de Wagner le décida à lier musique et peinture.
Un langage pictural abstrait aussi puissant que la musique.
Il cherchera toujours à peindre ses émotions et ses états mentaux. La peinture devenant la vision plastique de son monde intérieur. Il divisait ses toiles en trois groupes : les « impressions » qui étaient de simples observations de la nature ; les « improvisations », comme expression spontanée de sentiments sous forme picturale, et enfin le sommet auquel il consacrait beaucoup de son temps, les « compositions », qu’il échafaudait comme de vraies symphonies, à l’instar de celles d’Arnold Schönberg avec qui il était en contact étroit et qui révolutionnait au même moment la musique.
Kandinsky dans sa chambre à coucher, et Matisse chez MadameL’arc noir
Au LaM, dans une première salle consacrée aux photos de ses voyages et aux tableaux postimpressionnistes qu’il en fit, on découvre un chef-d’œuvre pièce essentielle de son chemin vers l’abstraction, Avec l’arc noir (1912) qui semble abstrait mais l’arc représente une partie du harnachement traditionnel russe d’un cheval, motif récurrent chez lui. Cet arc tient à distance trois blocs de couleurs prêts à entrer en collision, « trois continents qui s’entrechoquent ». Le monde des apparences se mue ici en un chaos de formes et de couleurs, tout en nuances et en mouvement, voisin du principe de dissonance mis en œuvre par Arnold Schönberg. Cette recherche amène Kandinsky à inventer un langage pictural abstrait aussi puissant que la musique.
On passe alors à L’Almanach du Cavalier bleu de 1912, livre essentiel dans l’histoire de l’art, conçu avec Franz Marc où par de multiples photos, toutes les formes de création – art moderne, arts populaires, art ethnique — dialoguent par « la nécessité intérieure », dira Kandinsky.

Kandinsky : Bleu du ciel, 1940 ©Crtédit : Centre Pompidou , MNAM-CCI/Adam Rzepka
Il en réalise la couverture où un cavalier apparaît en plein élan et traverse la page. Car si le Cavalier Bleu renvoie aux mythes populaires, il est aussi, pour lui, une métaphore de l’artiste. Il déclare : « Le cheval porte son cavalier avec vigueur et rapidité, mais c’est le cavalier qui conduit le cheval. Le talent conduit l’artiste à de hauts sommets, mais c’est l’artiste qui maîtrise son talent ». On montre au LaM ses essais de maquette, les œuvres originales reproduites dans l’Almanach et les œuvres venues des quatre coins du monde, celles d’autodidactes ou les dessins d’enfants, qui étaient en photos dans l’almanach. Avec comme but de renouveler le regard sur l’art et les images.
Quittant peu à peu l’abstraction « pure », devenant plus lyrique, il s’inspire de photos scientifiques, de celles qui ambitionnent de « photographier la pensée. » On évoque son intérêt un moment pour l’occultisme et la question de la représentation de l’invisible. On montre au LaM de nombreuses photographies scientifiques qui inspirèrent Kandinsky.
Eveningside de Gregory Crewdson, un magistral memento mori
Au Bauhaus où il enseigna de 1921 à 1933, il privilégie la géométrie pure et les comparaisons formelles avec la nature et la technique. Il multiplie encore les photographies de toutes sortes, y trouvant des images pour nourrir son imagination et ses cours. Il y voit l’existence de lois universelles structurant toute composition indépendamment de son origine.
L’exposition se termine avec Kandinsky, quittant l’Allemagne les nazis, arrivant à Paris, fasciné cette fois par les formes organiques comme les cellules vivantes (à instar de Dali, Miro, ou Arp). Collectionnant des photographies d’insectes, larves, de poissons, non pas pour les reproduire mais pour en tirer un répertoire d’images amenant à des formes abstraites, biomorphes, dans sa peinture.
D’apparence abstraite, ses œuvres font sans cesse écho au réel qu’on découvre dans son « iconothèque » exposée au LaM.

Kandinsky : Bild mit rotem Fleck (tableau à la tache rouge), 1914 ©crédit : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Adam RzepkaHistoire du LaM
Pour sa réouverture, le LaM a aussi repensé l’accrochage de sa collection permanente. On y retrouve ses Fernand Léger, Modigliani, mais aussi des sculptures pendant au plafond de Louise Bourgeois, les Trois cabanes éclatées de Daniel Buren et une installation sombre et iconique que Miriam Cahn avait conçue pour le pavillon suisse à Venise en 1984. Sur 32 m de papier, le visiteur est entouré et confronté à de figures féminines.
L’histoire du LaM (Lille musée d’art Moderne) est celle de collectionneurs généreux. Tout est parti de Roger Dutilleul (1873-1956), conseiller référendaire à la Cour des comptes, qui se passionna pour l’art de son temps et acheta tôt Renoir, Sisley, Cézanne, Modigliani et Braque. Il légua sa collection à son neveu, Jean Masurel (1908-1991), qui la fit grandir encore en achetant Picasso, Klee, Miro, Kandinsky. En 1979, les Masurel firent donation de 219 œuvres d’artistes majeurs du XXe siècle, à Lille. Pour abriter cet ensemble, on construisit à Villeneuve-d’Ascq le Mam (Musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq) avec l’architecte Roland Simounet : architecture méditerranéenne, moderne, lumière naturelle zénithale dans les salles.
Le musée se développa, agrandit son parc de sculptures monumentales, commença une collection d’art contemporain (Boltanski, Messager, Buren, etc.), jusqu’au nouveau défi posé en 1999. L’Aracine, l’association franco-belge qui promeut et collectionne l’art brut, l’art en marge, fit alors don au musée de 3500 pièces ! Il fallait agrandir le musée et prévoir une aile neuve pour accueillir cet ensemble et faire alors de ce lieu le seul musée existant qui montre ensemble, l’art moderne, l’art contemporain et l’art brut. Posant d’ailleurs la question de l’art brut.
À la Bourse de Commerce, l’art face aux ténèbres actuelles
En 2002, un concours international désigna Manuelle Gautrand pour réaliser les travaux et l’aile neuve s’ouvrît en 2010. Elle opta pour un agrandissement, tel un bras qui vient se lover autour du musée, comme pour l’embrasser, et qui se termine par une main déposée sur la pelouse avec les doigts recevant les œuvres. Une extension de 3 200 m2 (le total du musée est maintenant de 11 000 m2) portant les surfaces d’exposition à 4 000 m2.
Kandinsky face aux images, LaM, Villeneuve d’Ascq, jusqu’au 14 juin, de 11h à 19h fermé le lundi.