En 2002, lors d’un freestyle devenu instantanément culte sur Hot 97, Jay-Z affirmait : “Même en mon absence, ma présence se fait sentir. C’est parce que c’est moi le roi, mec, un point c’est tout.” Plus de 20 ans plus tard, ces mots paraissent encore plus puissants, presque prophétiques.

Alors que le hip-hop poursuit sa course en avant, il existe un personnage central vers lequel on revient toujours, placé au milieu de tous les autres récits. Cela fait neuf ans que Jay n’a pas sorti d’album solo (4:44, son manifeste de vétéran du rap), six ans qu’il n’a pas participé au moindre projet (A Written Testimony de Jay Electronica), et son couplet légendaire sur “God Did” date d’il y a quatre ans déjà. Vous l’avez compris : il n’a pas été très actif.

Mais les fans réclament de nouveaux morceaux, même un simple featuring sur un album, et le monde de la culture continue de graviter autour de Jay. Votre rappeur préféré est occupé à faire tourner son label Roc Nation. Le show de la mi-temps du Super Bowl, placé sous sa supervision, n’a jamais suscité autant de débats et d’attente. Les entreprises qu’il a développées (Armand de Brignac Champagne, D’Ussé cognac, Tidal…) ont fait de lui un (triple) milliardaire. Et lorsqu’il a récemment souhaité remonter sur scène, cela s’est fait lors d’une tournée mondiale avec sa femme, la plus grande popstar au monde, dans des concerts où leur fille aînée se produit également sur scène.

Trente ans après son premier album, Reasonable Doubt, Jay-Z, qui fêtera cette année ses 56 ans, est plus influent que jamais. Son parcours ne s’est pourtant pas fait sans controverses, critiques et épreuves ; la plus récente étant une plainte civile déposée contre lui à la fin de l’année 2024 par une femme anonyme qui l’accusait de l’avoir agressée sexuellement plusieurs décennies auparavant. La plaignante a retiré sa plainte quelques mois seulement après l’avoir déposée. Pour Jay-Z, qui a toujours maintenu que ces allégations étaient mensongères, les répercussions de cette affaire ont évidemment eu un effet psychologique dévastateur.

Autant dire que, quand nous nous sommes rencontrés en janvier dernier pour deux longs entretiens de deux heures, il avait beaucoup de choses en tête. À tel point qu’il a en réalité continué à m’envoyer ses dernières réflexions bien après nos discussions, que ce soit pour apporter des précisions sur les sujets que nous avions abordés, clarifier certaines idées qu’il avait exprimées, ou simplement rétablir la vérité sur des informations rapportées de manière erronée ailleurs. Par exemple, un matin, il m’a confié : “J’ai reçu 750 millions en CASH pour 2% de ma participation dans D’Ussé. Ce qui signifie que ma part s’élève à 1,5 milliard. Et l’entreprise dans son ensemble était évaluée à 3 milliards. Ils m’ont dit qu’elle valait considérablement moins. Ma réponse a été : ‘J’achèterai votre participation à ce prix.’ Personne n’a fait ce calcul correctement…” Comme je l’ai dit, il avait beaucoup de choses en tête et donné très peu d’interviews ces dernières années. Ou comme il l’a exprimé, lui, en évoquant le temps écoulé depuis sa dernière grande interview : “Ça fait un bail.”

GQ : Comment qualifieriez-vous votre année 2025 ?
Jay-Z : Elle a été difficile. Vraiment difficile. J’ai eu le cœur brisé. Je suis content que nous abordions ce sujet dès le début de l’entretien, pour pouvoir passer ensuite à autre chose. J’étais vraiment anéanti par tout ce qui s’est passé. Nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’on ne réfléchit pas suffisamment aux conséquences. Tout est tellement instantané. Toute cette histoire [cette plainte, ndlr] m’a vidé. J’étais en colère. Je n’avais pas été aussi en colère depuis longtemps, une colère impossible à maîtriser. On ne fait pas ça à quelqu’un, c’est le genre de chose dont il faut être absolument sûr. C’était comme ça avant. Même quand on faisait les pires trucs, on avait des règles. Il y avait une limite : pas de femmes, pas d’enfants. On vivait et on mourait selon ces principes. C’est sérieux pour moi, ça compte beaucoup. Donc j’ai pris ça très mal. Je savais qu’on allait s’en sortir parce que ce n’était pas vrai. Et la vérité, en fin de compte, finit toujours par l’emporter.