Le récit apocalyptique se déroule dans une ville moyenne et à une époque non précisée, bien que l’étrange virus qui affecte la population l’ancre dans une période connue. Il s’agit d’une métaphore évidente de l’éclosion du sida et de la peur panique qui a saisi l’Occident.

La Alpha du titre (Mélissa Boros) rentre chez elle après une soirée de défonce avec un A tatoué sur le bras. Sa mère médecin (Golshifteh Farahani) craint la contamination et perd ses repères.

Le lendemain, l’ado rebelle voit débarquer son oncle Amin (Rachid Tahar), dont elle n’a aucun souvenir et qui porte les stigmates de sa dépendance.

La mère monoparentale d'Alpha en a plein les bras avec son ado.

À l’école, les élèves traitent de plus en plus Alpha comme une paria. Celle-ci doit composer avec cette intimidation parfois violente, son oncle fantasque et sa mère-courage (souvent absente) qui se démène comme une Mère Theresa à hôpital…

Le scénario de la cinéaste française se distance du récit linéaire en jouant sur la temporalité et en rendant floues les lignes entre la «réalité» des personnages, ce qui relève du rêve et de la névrose.

Ce faisant, il offre au spectateur une belle liberté d’interprétation. Mais il sème aussi la confusion. Volontairement ou malhabilement? Peu importe. Il perd toutefois en puissance.

D’aucuns aimeront la trame sonore à la Vallée (Portishead, Nick Cave…), d’autres trouveront (j’en suis) que la réalisatrice s’en sert parfois de façon trop appuyée.

Alpha ne propose pas une épure semblable à ses deux précédents longs métrages, mais il se libère ainsi de l’influence d’un Cronenberg pour affiner son style. Je me dois de souligner le soin évident porté à la direction photo (signée Ruben Impens, comme toujours). Il y a plusieurs images très fortes.

Des malades mi-marbre, mi-selTahar Rahim, qui incarne un Amin fantomatique, s'avère presque méconnaissable.

Reste que Ducournau conserve son affection pour le body horror. Entre guillemets. Les corps qui se métamorphosent en raison du virus se transforment en statues mi-marbre, mi-sel. Sur le plan esthétique, ils se révèlent d’une beauté sépulcrale, tout en rappelant une certaine iconographie des sidatiques en fin de vie.

Il faut voir ces travellings dans les chambres communes où s’alignent les malades abandonnés à leur sort par les soignants qui ont fui. Poignant.

Ce film exigeant, disons-le, traite beaucoup du rejet. Sous toutes ses formes: familial, social, scolaire… Et ce qu’il engendre: douleurs, traumatismes, etc. Il propose également une réflexion sous-jacente sur l’acharnement de soins et l’aide à mourir (la mère est médecin, ne l’oublions pas).

Ça prend du courage pour ce faire, tout comme mettre en scène une ado de 13 ans en évitant les préjugés. Alpha se définit par elle-même et non par les personnages qui l’entourent.

Suicide à petit feu

Les critiques sortent généralement l’encensoir pour les acteurs et actrices qui subissent des transformations «extrêmes». Ce serait réducteur de circonscrire la performance de Tahar Rahim à sa perte de poids.

Car son incarnation de ce toxicomane accablé se suicidant à petit feu s’avère magistrale. Surtout dans sa relation bienveillante avec sa nièce.

Alpha est reparti bredouille du dernier Festival de Cannes. Soit. Ça reste du cinéma libre qui ose s’affranchir des conventions. C’est de plus en plus rare…

Alpha est présenté au cinéma.

Au génériqueCote: 7/10Titre: AlphaGenre: DrameRéalisation: Julia DucournauDistribution: Mélissa Boros, Tahar Rahim, Golshifteh FarahaniDurée: 2 h 08