Ainsi, Aurélie et Arnaud se rencontrent et mènent grand train dans une villa cossue du Brabant wallon avec leurs deux enfants. Mais quelque chose cloche chez Arnaud. Obsessionnellement jaloux, hyper contrôlant, manipulateur, violent, un pervers narcissique dans toute sa splendeur. L’autrice de La vraie vie, Kérozène et Reste, tel un Petit Poucet, sème le long d’un récit habité et haletant des petits cailloux et des plus gros, aussi, qui amèneront au féminicide et aux infanticides précités.

Vous avez l’impression de boucler avec « Dans la jungle » une boucle entamée avec « La vraie vie » ?

Une petite boucle, oui. Mais ça ne veut pas dire que j’en ai fini avec les violences intrafamiliales pour autant. Je reviens dans le Brabant wallon, qui n’était jamais identifié dans La vraie vie, écrit à la première personne du singulier, du point de vue de cette petite fille… Alors que Dans la jungle, et c’est la première fois, est écrit à la troisième personne.

« Qu’est-ce qui fait de nous des mères ? Est-ce une expérience biologique ? La mère est surtout un être social »

Pour avoir de la distance ? Un recul nécessaire ?

J’ai une formation de comédienne à la base et ce n’est pas pour rien que j’ai commencé par écrire à la première personne. Ici, j’avais besoin de la troisième, justement pour adopter un point de vue plus universel et documentaire.

Ce roman est aussi une chronique sociale de la bourgeoisie du Brabant wallon. Vous y allez fort, non ?

Ils adorent qu’on les chambre, qu’on parle d’eux. J’y ai grandi, c’est mon creuset et je n’ai pas l’impression de montrer une image franchement négative. La bourgeoisie a tendance, quand elle se raconte, à ne pas se situer. Et moi, je la situe. D’où vient l’argent ? Si tu t’es acheté telle maison parce que tu as hérité, ce n’est pas grave mais dis-le. En Belgique, dès qu’on remonte un petit peu dans l’héritage et à l’origine d’une grosse fortune, on est tout de suite dans les colonies. Et de nouveau, ce n’est pas une critique, mais il faut le dire. C’était aussi une façon de regarder d’où je viens. Je n’ai pas envie de le cacher ni d’en avoir honte.

Vos romans sont hyper féministes, engagés et forcément politiques. C’est uniquement de la sorte que vous concevez votre rôle d’artiste, d’autrice dans le monde d’aujourd’hui ?

Si je raconte le monde, et pour moi c’est ça, la littérature : raconter le monde alors forcément, je vais le raconter de mon point de vue. Qui n’est pas neutre. Toute œuvre est politique. Et celles qui ont l’air d’être apolitiques œuvrent pour le statu quo, l’ordre établi. Donc il n’y a pas d’œuvre apolitique. Je n’ai pas du tout envie que les gens referment mon bouquin en se disant « Ah, j’ai pris une bonne leçon », ou « J’ai appris plein de choses ». Je souhaite qu’ils vivent une expérience parce que le monde dans lequel on vit est intense. Ça me ferait plaisir que des gens puissent se dire « Ah, j’ai lu un bon roman, je suis contente ». Sans forcément une réflexion intellectuelle derrière. Peut-être qu’un jour, je pourrais écrire un roman sur quelque chose de beaucoup plus léger, sur des gens qui vont bien, mais c’est difficile.

Vous évoquez également le traçage numérique que subit Aurélie avec un côté quasi documentaire et documenté. C’est arrivé à vos proches ?

Oui. Tout ce que je raconte est véridique. C’est arrivé à une de mes amies. Au départ on avait juste compris que son mec avait piraté son WhatsApp. Ce qui est facile à faire. Ensuite, on s’est rendu compte qu’il avait mis un espion dans le téléphone ; ce qui lui permettait de suivre toutes les conversations, le journal des appels, les SMS, l’enfer. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Changer le téléphone ? L’ordinateur ? L’adresse électronique ? Un employé d’un opérateur lui a conseillé de changer de rooter. Ce sont de nouveaux outils à disposition des hommes pour contrôler les femmes mais ça a toujours existé. Des mecs qui suivaient leur ex et qui l’attendaient en bas de l’immeuble, des choses comme ça. Aujourd’hui, ces outils sont des atouts en plus dans la manche des prédateurs. Si j’ai situé La vraie vie expressément dans les années 90, c’est parce que c’était mon premier roman ; je n’étais vraiment pas sûre de moi et je n’avais pas envie de commencer à devoir gérer les smartphones ou les tablettes.

Adeline Dieudonné : « Ici, je ne suis pas en train d’exploiter mes peurs »

D’où vient ce sens de l’observation particulièrement aiguisé ?

Quand j’écris le matin et que l’après-midi je vis ma vie, je pense déjà au lendemain et à la nécessité d’avoir du matériau pour écrire. Depuis que j’écris, je ne suis plus présente de la même façon que je pouvais l’être avant. Mon regard a changé. Je suis plus observatrice. Je parle un peu moins aussi. Je me demande si mon entourage l’a repéré mais je pense qu’en observant, on regarde vraiment les autres.

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Le vrai mal Jusqu’où la violence se loge-t-elle au cœur des relations intimes ? Valentin Gendrot (Flic) et Adeline Dieudonné tenteront d’y répondre.

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