« Nous n’oublierons jamais cette journée tragique » : le roi Philippe appelle à l’écoute et à l’unité dix ans après les attentats de Bruxelles

Paris Match. Dans quelles circonstances précises votre mère a-t-elle été victime de l’attentat de Zaventem ?

Katarina Viktorsson. Maman, qui habitait Stockholm, devait repartir ce jour-là après avoir séjourné chez nous, comme elle en avait l’habitude. Elle avait quitté Ixelles, où nous résidons, tôt le matin, avant 6 h, pour se rendre à l’aéroport. Après son départ, je m’étais recouchée et c’est un coup de fil de mon compagnon qui m’a tiré du lit, peu après 8 h. Il m’a demandé si j’avais des nouvelles de maman. Je lui ai répondu que non. Il m’a alors dit qu’on parlait aux infos d’une explosion à Zaventem, mais que ça ne semblait pas être très grave. J’ai bondi et je n’ai plus eu cesse que d’essayer de joindre ma mère et de m’informer au sujet de ce qui s’était passé. Ayant mis à sa demande son GSM en mode avion avant son départ – elle maîtrisait très mal les smartphones –, je savais cependant qu’elle ne répondrait pas. Dans le même temps, le bilan de l’attentat ne cessait de s’alourdir et je prenais peu à peu la mesure du drame en train de se jouer. J’étais pétrifiée d’angoisse à l’idée que maman puisse faire partie des victimes ou même qu’elle se trouve quelque part, éventuellement blessée, prise de panique et livrée à elle-même, ne sachant que faire et ne parlant pas le français. Je l’ignorais bien sûr, mais tandis que j’essayais désespérément d’avoir de ses nouvelles, elle n’était déjà plus de ce monde… Elle avait été anéantie par l’explosion. Je suis restée pendue des heures et des heures au téléphone, à appeler les hôpitaux, les services de secours, en vain. Ce n’est finalement qu’au quatrième jour après l’attentat que la confirmation officielle de son décès nous est parvenue. Quatre jours d’enfer, à redouter le pire et à espérer l’improbable.

Katarina Viktorsson se confiant à Paris Match : « Chaque muscle de mon corps me fait mal tellement je suis tendue en permanence. Je souffre également d’hypervigilance, j’ai des problèmes de mémoire, 
je fais des cauchemars. Et puis, je ressens une sorte de dissociation entre ma pensée rationnelle et ma pensée émotionnelle. En clair, j’ai beau me faire violence, mes émotions prennent le dessus. »Katarina Viktorsson se confiant à Paris Match : « Chaque muscle de mon corps me fait mal tellement je suis tendue en permanence. Je souffre également d’hypervigilance, j’ai des problèmes de mémoire, 
je fais des cauchemars. Et puis, je ressens une sorte de dissociation entre ma pensée rationnelle et ma pensée émotionnelle. En clair, j’ai beau me faire violence, mes émotions prennent le dessus. »Katarina Viktorsson se confiant à Paris Match : « Chaque muscle de mon corps me fait mal tellement je suis tendue en permanence. Je souffre également d’hypervigilance, j’ai des problèmes de mémoire,
je fais des cauchemars. Et puis, je ressens une sorte de dissociation entre ma pensée rationnelle et ma pensée émotionnelle. En clair, j’ai beau me faire violence, mes émotions prennent le dessus. » ©D.R.

Que s’est-il passé durant ces quatre jours ?

C’était atroce. Le téléphone qui n’arrêtait pas de sonner, les journalistes qui appelaient sans cesse, auxquels je ne voulais pas répondre, mais qui insistaient tellement que je finissais par lâcher des choses sans trop y réfléchir et que je retrouvais ensuite dans des articles rédigés de telle manière qu’on pouvait penser que j’avais donné une véritable interview. J’étais désemparée. Quand ce n’était pas les médias belges, c’était la presse suédoise. J’ai même eu le New York Times, qui ne voulait pas lâcher l’affaire ! En revanche, les gens de la Croix-Rouge et du DVI (NDLR : identification des victimes décédées) ont été fantastiques. J’ai reçu énormément de soutien de leur part. Pareillement avec le consulat suédois et la représentation permanente de la Suède auprès de l’Union européenne. Je remercie aussi vivement l’église suédoise de Bruxelles, qui a été pour moi un lieu d’accueil et d’écoute merveilleux, bien que je ne sois pas croyante.

Katarina Viktorsson avec sa maman. 
« Ce n’est finalement qu’au quatrième jour après l’attentat que la confirmation officielle de son décès nous est parvenue. Quatre jours d’enfer, à redouter le pire et à espérer l’improbable. »Katarina Viktorsson avec sa maman. 
« Ce n’est finalement qu’au quatrième jour après l’attentat que la confirmation officielle de son décès nous est parvenue. Quatre jours d’enfer, à redouter le pire et à espérer l’improbable. »Katarina Viktorsson avec sa maman.
« Ce n’est finalement qu’au quatrième jour après l’attentat que la confirmation officielle de son décès nous est parvenue. Quatre jours d’enfer, à redouter le pire et à espérer l’improbable. » ©D.R.

Ensuite est venue l’annonce officielle du décès de votre maman…

Oui. Ma mère et moi étions extrêmement proches et complices. On passait rarement plus d’un jour sans se téléphoner. Mes enfants l’adoraient, au point que lorsqu’elle était chez nous ou que nous allions chez elle, je n’existais plus, seule leur grand-mère comptait. De son côté, divorcée et retraitée, elle vivait pour ses petits-enfants, les miens et ceux de mon frère, qui habite en Suède.

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Comment ont-ils vécu le drame ?

Dans un premier temps, j’ai fait en sorte de les tenir à l’écart de cette agitation. À ce propos, l’Institut Saint-André d’Ixelles a formidablement joué son rôle. Les professeurs ont été particulièrement vigilants. Ensuite, les vacances de Pâques sont arrivées assez vite après l’attentat, j’en ai donc profité pour envoyer les garçons durant quinze jours chez leurs grands-parents paternels, à Paris. Pendant ce temps, je suis partie en Suède pour organiser les funérailles. À mon retour, il a toutefois fallu leur parler. Ça n’a pas été simple de trouver les mots justes pour tenter de faire comprendre une chose pareille à des enfants aussi jeunes. Je savais que je ne devais pas leur cacher la vérité, mais je ne voulais pas les exposer à trop de détails sordides. Apprenant le décès de leur chère mamy, ils ont été extrêmement peinés et m’ont posé beaucoup de questions profondes sur le sens de la vie et de la mort, sur les raisons pour lesquelles des gens commettent des actes aussi horribles, etc. Il a fallu les rassurer sur le fait que Maman n’avait rien fait pour mériter ça, les déculpabiliser aussi, le petit singulièrement, lequel a fini par m’avouer qu’il croyait que sa grand-mère ne tenait pas sa promesse de lui revenir rapidement en raison d’une faute qu’il aurait commise.

« J’ai enfin rencontré un thérapeute compétent en matière de stress post-traumatique. Depuis deux ans, j’ai tout entendu, si vous saviez ! »

Et vous, où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je suis suivie psychologiquement. J’ai dû moi-même beaucoup tâtonner pour trouver l’aide adéquate. Figurez-vous que ce n’est que ces jours-ci que j’ai enfin rencontré un thérapeute compétent en matière de stress post-traumatique. Depuis deux ans, j’ai tout entendu, si vous saviez ! L’un des praticiens que j’ai consultés m’a même assuré que n’ayant pas vécu personnellement l’attentat, je ne pouvais pas être victime d’un syndrome de stress post-traumatique. Or, rien n’est plus faux. Il n’empêche, ma détresse a été quasi niée et je me suis même demandée à un moment si je n’étais pas folle. Concrètement, au quotidien, soit je suis hyper active, je ne parviens pas à me poser, soit je n’arrive à rien faire sinon dormir, parfois pendant vingt-quatre heures d’affilée. Au niveau musculaire, je ressens d’énormes tensions, dans les épaules et la nuque surtout, au point d’avoir de violentes migraines. Chaque muscle de mon corps me fait mal tellement je suis tendue en permanence. Je souffre également d’hypervigilance, j’ai des problèmes de mémoire, je fais des cauchemars. Et puis, je ressens une sorte de dissociation entre ma pensée rationnelle et ma pensée émotionnelle. En clair, j’ai beau me faire violence, mes émotions prennent le dessus. Ça se traduit par un désir d’aller de l’avant systématiquement contrecarré par l’envie de ne rien entreprendre par crainte de rechuter. J’éprouve le besoin de me couper du monde pour me sentir protégée. Par moments, j’ai l’impression d’être schizophrène. Le psy que je viens de rencontrer me rassure en m’expliquant que toutes ces réactions sont normales et que la victime d’un attentat terroriste ne vit pas le traumatisme de la même manière qu’une victime d’accident. La raison en est qu’un attentat constitue une rupture brutale du contrat social dans la mesure où, au travers des victimes, c’est l’État qui est visé. Or, l’État, censé protéger les citoyens, a failli à cet égard.

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Cette faillite de l’État s’est-elle limitée, selon vous, à son incapacité à empêcher l’attentat ?

Certainement pas. Les galères administratives que les autres victimes et moi-même rencontrons depuis deux ans en sont la preuve. Personne n’a été là pour nous guider, nous conseiller, nous orienter, si ce n’est le préposé à la Commission d’aide aux victimes, qui fait un boulot formidable, mais il est débordé. L’idée du guichet unique destiné à faciliter nos démarches, c’est bien beau, sauf que ça ne fonctionne pas. Le temps passe, les réponses ne viennent pas, le suivi traîne, les frustrations s’accumulent et on se retrouve à devoir pousser des murs. Il m’a fallu trois mois pour toucher l’aide d’urgence alors que je croulais sous les factures. Et cela a été au prix de la constitution d’un dossier de pièces qui m’a demandé une énergie dingue. J’ai eu de la peine à m’y mettre et je ne l’ai fait que sur l’insistance d’une amie juriste. Au départ, je n’en avais pas la force, et puis je trouvais ça indigne, j’avais le sentiment de vouloir gagner de l’argent sur le décès de ma mère. Comme je ne m’en sortais pas financièrement, j’ai bien été obligée. Mais franchement, lorsque vous vivez des moments pareils, vous avez autre chose à penser que de faire des inventaires de dépenses, archiver des justificatifs, etc. Et encore, moi, c’est en quelque sorte mon métier – je suis assistante administrative dans un bureau d’avocats d’affaires –, mais je n’ose imaginer ce que ça a dû être pour d’autres. C’est l’État qui devrait fournir l’aide de première ligne avant de récupérer les montants avancés auprès des compagnies d’assurances. Ça se pratique de cette manière en France, par exemple. Au lieu de ça, rien. Non seulement l’État belge n’a pas su nous protéger, mais il nous a lâchés par la suite. Pour se dédouaner, il rejette la faute sur les assurances, et les assurances rétorquent que c’est l’État qui bloque. Nous n’avons que faire de ce petit jeu alors que nous nous battons tous les jours pour nous relever. La façon dont on nous traite est honteuse.

Vous parlez des compagnies d’assurances. Comment cela se passe-t-il de ce côté ?

Pas mieux ! À ce jour, je n’ai toujours rien touché de la mienne. Elle me refuse même l’assistance d’un avocat. Or, je pense y avoir droit dans le cadre de ma protection juridique. Mais rien à faire, la compagnie prétend pouvoir traiter directement avec l’assurance de l’aéroport, sans devoir recourir à un conseil juridique. Ma dernière lettre recommandée qui le réclame date de juillet dernier, et il a fallu que j’insiste pour qu’elle daigne enfin me répondre qu’elle restait sur sa position. Et puis, je ne vous parle pas des humiliations que l’on vous fait subir. Imaginez par exemple que pour apprécier mon traumatisme psychologique, j’ai été convoquée chez un chirurgien orthopédiste spécialiste de l’évaluation des dommages corporels ! Lorsque j’ai indiqué que ce devait être une erreur, dès lors que, n’étant pas présente sur les lieux de l’attentat, je n’avais pas subi de dommages corporels, il m’a été répondu qu’en tant que médecin, l’orthopédiste pouvait tout aussi bien prendre la mesure de mon trauma psychologique. J’ai tout de même exigé d’être vue par un psychiatre, mais j’attends toujours une réponse depuis le mois de septembre 2017.

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Et au niveau financier ?

Sans l’aide d’urgence, je ne m’en serais pas sortie. J’ai eu des frais jusqu’à me trouver en difficulté pour payer mon loyer. Ma facture téléphonique a explosé, ce qui n’a pas empêché mon opérateur de me couper le téléphone sous prétexte que j’avais dépassé mon forfait, alors même que j’étais toujours à la recherche de ma mère ! Ajoutez à cela les funérailles, les billets d’avion pour la Suède, les frais médicaux consécutifs aux hospitalisations qui ont suivi mon effondrement psychologique, et vous comprendrez combien l’indemnisation m’est nécessaire.

« Le peu de considération que nous ressentons chez nombre de nos interlocuteurs est insupportable. Ces insinuations et ces remarques nous blessent »

Vous semblez nourrir plus de colère à l’égard de l’État, des assureurs et de l’administration qu’à l’encontre de ceux qui sont coupables de la mort de votre mère. Est-ce le cas ?

Oui. Les terroristes, je les ai quasiment oubliés. Mais j’en veux beaucoup à ceux que vous citez et je crois pouvoir dire que c’est le cas de nombreuses victimes. Le mépris ou, en tout cas, le peu de considération que nous ressentons chez nombre de nos interlocuteurs est insupportable. Il y a ces insinuations, ces remarques, qui nous blessent et au travers desquelles on s’entend dire : « Encore eux », « Encore cette histoire d’attentat ». Ou les « Ça semble bien aller, Madame, vous n’avez pas besoin d’aide », « C’était il y a deux ans, ça va maintenant », « Il faut passer à autre chose »… Si vous vous montrez trop fort, on vous dit que ne souffrez de rien. Par contre, si vous vous mettez en situation de quémander, votre dignité en prend un coup. Nous sommes constamment ramenés à notre statut de victime. C’est scandaleux. Si j’en avais les moyens, je les enverrais tous balader ! Au final, le but des terroristes étant de fragiliser la société et de miner la confiance des gens dans l’État, ils ont gagné.