C’est d’un pas décidé qu’elle arrive dans la librairie du théâtre Le Public, pour notre interview. Elle sort d’un entraînement. File dans sa loge pour une touche de maquillage, veille à ce qu’on nous serve un café ou un thé – « il faut que vous soyez bien accueillis quand même » –, puis galope d’une salle à l’autre afin de trouver le meilleur endroit pour les photos. Instinctivement, elle tourne la tête d’un côté, en fonction de son « œil fort » : « Je l’ai appris à la boxe, ce qui veut dire que j’ai tendance à boxer comme ça », montre-t-elle, en position, poings levés.

En l’écoutant, on mesure la place qu’a prise le ring dans sa vie. Un endroit de l’instant présent. De la confiance. De la perte de repères. Du regard, bien ou mal placé. De l’uppercut et de l’esquive. Un espace qui lui a inculqué « l’humilité et l’exigence ».

« Je suis rarement assise dans mon fauteuil. » On la croit volontiers. Elle se pose dans le canapé pour discuter, s’enthousiasmer, se révolter, se livrer – dans l’espace qu’elle aura circonscrit. Tenant, malgré tout, un peu sa garde.

Elle est sur scène jusqu’au 2 mai au Théâtre Le Public, avec Itsik Elbaz, dans la pièce Peu importe. D’une belle intensité.

Stéphanie BlanchoudStéphanie BlanchoudStéphanie Blanchoud, le 17 mars 2026, au théâtre Le Public à Bruxelles. ©Jean-Luc Flémal

Dans quelle famille avez-vous grandi ?

Une famille assez éclectique, de la classe moyenne. Mon papa, qui est suisse, était à la base photographe mais a eu plein de vies après. Ma maman était secrétaire de direction dans un hôpital. Je suis l’aînée de trois filles. On habitait à Ophain, à la campagne. J’ai passé beaucoup de mes vacances en Suisse, chez une des sœurs de mon père. Et puis, quand j’ai eu 9 ans, mes parents se sont séparés et j’ai beaucoup bougé. Je n’arrive pas à dire de quel endroit, ville ou village je viens. Je ne me sens pas plus d’Ophain que de Nivelles, de Braine-l’Alleud, Linkebeek, Forest ou Bruxelles.

Quelle enfant étiez-vous ?

Assez joyeuse, je crois. Mais avec tout à coup, effectivement, une fissure, au moment où mes parents se sont séparés. Mon père a refait sa vie plusieurs fois. Ma mère a refait sa vie aussi, du côté de Nivelles, où j’ai grandi pendant mon adolescence. J’ai fréquenté beaucoup de milieux différents, toutes classes sociales confondues. Mon père m’a apporté la curiosité, le goût de la musique, de la littérature. Ma mère était celle qui s’est vraiment occupée de nous au quotidien dès la séparation.

« Les mots m’ont sauvé la vie », avez-vous dit dans une interview à Bruzz. Pourquoi ?

J’étais partie plutôt dans une filière scientifique, je faisais beaucoup de tennis et, vers 15-16 ans, une prof de français – une vraie rencontre humaine – m’a ouverte à la littérature, aux auteurs, à l’écriture. J’ai alors totalement bifurqué, quitté mes envies de devenir médecin sans frontières ou vétérinaire pour aller vers les mots. J’ai découvert dans l’écriture un endroit de grand bien-être. C’était d’abord l’écriture, et puis après le plaisir de jouer.

Quel impact la séparation de vos parents a-t-elle eu sur votre personnalité ?

J’ai grandi dans une famille pudique. Peut-être que l’écriture m’a permis de vaincre certains non-dits qui, sans le vouloir, se transmettent de génération en génération. Ce qui m’a manqué, ce n’est pas de moins voir mon père, c’est de ne pas comprendre tout de suite pourquoi il était parti. Mais ce n’est pas simple. Avec les mots posés sur papier, j’ai découvert qu’il était possible de dire autrement.

guillement

Peut-être que l’écriture m’a permis de vaincre certains non-dits qui, sans le vouloir, se transmettent de génération en génération.

Le goût du théâtre vous est-il aussi venu de l’école ?

Oui, à 12 ans, en fin de 6e primaire, je me suis aperçue à quel point cet endroit du plateau était joyeux. Tout était très clair pour moi : les règles étaient claires, ce qu’on attendait de moi était clair et, en même temps, j’avais une grande liberté. Physiquement, j’ai senti que c’était l’endroit où j’avais envie d’être. Je ne me disais pas que j’allais en faire mon métier, mais j’en avais vraiment besoin. J’étais assez réservée à ce moment-là dans ma vie et, quand j’allais au plateau, je faisais un peu comme je voulais. Mon premier spectacle, c’était Le métro mé pa tro de Yack Rivais. J’ai adoré.

Vous avez aussi été finaliste du tournoi « Scènes à deux », qui aidait les jeunes à faire leurs premiers pas sur les planches…

Il s’agissait d’un concours de théâtre amateur, que j’avais commencé à faire vers 15-16 ans. Là, il est devenu assez clair que je voulais en faire mon métier.

« Je n’étais pas la jeune première. Il a fallu que je trouve un peu ma place »

Vous avez pourtant d’abord entamé des études de « romanes », et non le Conservatoire…

Pour faire plaisir à ma mère, qui avait une certaine réticence – légitime – à l’idée que je m’engouffre, comme mon père, dans une filière artistique, avec son lot de fragilités et d’incertitudes. Je me souviens très bien avoir été jusqu’à l’Institut Jules Bordet, où elle travaillait, pour lui montrer mes résultats, lui annoncer que je n’allais pas présenter mes neuf examens de passage mais plutôt tenter le Conservatoire de Bruxelles en art dramatique et déclamation.

Vous y avez obtenu le premier prix en juin 2003. Assez vite, vous vous lancez dans l’écriture théâtrale…

Assez vite, au Conservatoire, je sens que j’ai envie de tester l’écriture, de faire jouer mes partenaires de classe. Assez vite aussi, je rencontre des acteurs et des actrices musiciens, musiciennes. Et tout cela commence à se mêler. Et assez vite, je réalise que je n’ai pas tellement envie de ne pouvoir aller que dans des institutions qui m’appellent, mais que j’ai envie de créer moi-même.

« J’aurais voulu vous le dire » est votre premier spectacle, en 2004 déjà. Qu’appréciez-vous dans la création de vos propres textes ?

Créer moi-même était une façon de me sentir libre. Je me suis aussi aperçue que, si je ne faisais pas cela, j’allais me retrouver dans des propositions qui ne me plairaient pas forcément. Je n’étais pas la jeune première. Il a donc fallu que je trouve un peu ma place.

« Pas la jeune première », c’est-à-dire ?

Je n’étais pas blonde, aux longs cheveux, je n’allais pas être prise pour jouer Juliette. C’était il y a 20 ans, les choses ont beaucoup changé depuis. Et heureusement. Je ne rentrais pas dans les cases. Comme j’ai dû aller vers ce métier en combattant, par rapport à ma famille qui n’y était pas à 100 % favorable, cela m’a donné des ailes. J’ai déployé beaucoup d’énergie.

guillement

Créer moi-même était une façon de me sentir libre.

« J’aime écrire pour le théâtre parce que j’aime écrire pour des corps », dites-vous.

Oui, exactement. J’ai vite adoré écrire en sachant pour qui j’écrivais. J’ai écrit il y a quelques années, par exemple, pour Véronique Olmi et Philippe Jeusette. Je savais que c’était pour ces énergies-là et ces corps-là que j’écrivais. J’aime l’actrice et j’aime l’acteur au plateau dans ce qu’ils ont d’organique.

D’où tirez-vous votre inspiration ?

De la vie de tous les jours. J’ai rarement une idée assise dans mon fauteuil. Je suis d’ailleurs rarement assise dans mon fauteuil. Les idées me viennent toujours en mouvement. Dans des trains, des avions, des voitures. Je crois que cela vient de l’enfance. Les non-dits m’ont mise en insécurité parfois, mais pas le mouvement, ni la vie qui avance, qui passe et permet de ne pas rester dans quelque chose qui se fige. J’ai passé énormément de temps en voiture : pour partir en Suisse avec mon père notamment, ou aller de chez ma mère à chez mon père – ils vivaient éloignés. Je me suis toujours sentie bien dans les déplacements, j’écoutais de la musique, j’écrivais, je pensais, c’étaient des moments très doux.

Vous imposez-vous un rythme de travail d’écriture ?

Complètement. J’ai mon idée, elle fait un peu son chemin et, à partir du moment où je me mets devant mon ordinateur pour ouvrir la première page, un rituel se met en place – qui n’est pas le même en théâtre et en musique. Je me laisse presque parfois surprendre par ce que je vais écrire ! En théâtre ou en cinéma, je travaille pendant plusieurs mois, tous les matins de 9h à 13h. Je suis alors totalement injoignable. En musique, c’est très différent. Les idées me viennent comme ça, le soir, je dois être dans un état plus mélancolique. L’écriture pour le cinéma est plus laborieuse. Le plaisir vient plus tard que pour le théâtre.

« J’adore évoluer dans un autre milieu que le mien »

Et puis un beau jour, la boxe arrive dans votre vie, après une rupture amoureuse…

Oui, j’ai eu envie de refaire du sport. J’avais fait beaucoup de danse classique et de tennis quand j’étais jeune. Je sentais que j’avais des manques en tant qu’actrice au plateau. Je trouvais qu’en Angleterre, tout le monde bougeait mieux que moi et qu’on ne jouait ici qu’avec sa tête. Sans doute qu’une colère devait sortir aussi, mais on comprend les choses souvent après. Les sports de combat, c’était un peu comme un fantasme. Le film Million Dollar Baby de Clint Eastwood est sorti quasiment à la même époque. Je me souviens avoir appelé un certain Ben Messaoud, très sympa, qui m’a dit : « Viens, j’ai une petite salle derrière la place Anneessens » (le Physical Boxing Club à Bruxelles, NdlR). Je débarque dans cette salle, entourée des gens du quartier, je me dis que je ne vais pas tenir et je ne tiens pas. Il me dit : « Si tu ne reviens pas mercredi, je t’appelle ». Je ne voulais pas revenir, mais il m’appelle et donc je reviens. À partir de là, j’enclenche trois fois par semaine. Et j’adore.

Stéphanie Blanchoud, dans son spectacle "Je suis un poids plume".Stéphanie Blanchoud, dans son spectacle Stéphanie Blanchoud, dans son spectacle « Je suis un poids plume ». ©Com.

Vous aimez le combat ?

J’adore évoluer dans un autre milieu que le mien. Je saturais un peu du mien après dix ans et je me retrouve, tout à coup, avec d’autres gens, on est ensemble pendant une heure et demie, plus personne ne parle, on a de la musique, on se dépasse. Je n’ai jamais rencontré ailleurs un tel effort physique. Et puis il y a le moment où l’on arrive sur le ring, le moment où l’on progresse, le moment où l’on pleure. De fil en aiguille, je deviens complètement addict à ce sport. Je ne veux pas du tout faire de combat, mon métier ne me le permet pas, mais je me dépasse et cela me vide complètement la tête.

Que vous apprend la boxe ?

J’apprends la confiance en moi. J’apprends à recevoir des coups. J’apprends à ne pas partir une fois que je les ai reçus. À être obligée d’être là et de renvoyer, d’amortir ou d’éviter suffisamment pour que je m’en sorte. J’apprends l’ancrage, à respirer autrement, à me dépasser. Ce sport a changé ma vie.

guillement

J’apprends l’ancrage, à respirer autrement, à me dépasser. Ce sport a changé ma vie.

Vous donnez même des cours de boxe au Conservatoire. Qu’apporte-t-elle au théâtre en particulier ?

D’abord et avant tout un ancrage. Cela aide à renvoyer plus rapidement les répliques, à être beaucoup plus explosif et réceptif. C’est un sport sans accessoires, il n’y a que soi avec sa propre force et sa propre fatigue. Quand on sait qu’on est capable d’aller jusqu’à un tel endroit de fatigue ou d’effort, tout devient possible. Cela permet d’aller dans les extrêmes et j’ai l’impression qu’on peut naviguer plus facilement dans ce métier.

La boxe vous a aussi inspiré un spectacle, « Je suis un poids plume », qui a rencontré un beau succès…

Quand je disais autour de moi que je faisais de la boxe, tout le monde me prenait pour une cinglée. Mais, non, non, non, ce n’est pas ce que vous croyez. Au bout d’un moment, j’en ai écrit un spectacle, un peu autobiographique, même s’il s’agit de partir de l’intime pour en faire quelque chose d’universel : cette femme qui se sépare, qui découvre la boxe et dont la séparation devient de plus en plus douce à mesure que son rapport à son corps devient de plus en plus fort. Ce qui est très beau, c’est que ce spectacle, joué avec zéro franc, sans aide, a rencontré le succès et, à la fin, s’est arrêté parce que je suis tombée enceinte. Cette histoire est incroyable. Tout cela à cause de, ou grâce à, une rupture en fait.

« Je suis un poids plume » ou la reconquête de soi

Plus récemment, vous avez joué et jouez des histoires de couple qui se déchirent, « Together » l’an dernier et « Peu importe » actuellement…

Together raconte l’histoire d’un couple qui essaie de s’en sortir post-confinement, dans la langue de Dennis Kelly très punchy, presque dans un code de stand-up. Peu importe est une pièce plus intense, plus incisive, qui interroge la problématique du couple, mais surtout du monde du travail qui l’enferme, et du système qui le broie avec des incidences terribles. C’est un texte très dense. On est entre Anatomie d’une chute et l’univers tragicomique de certains films de Woody Allen.

Stéphanie Blanchoud dans Peu importeStéphanie Blanchoud dans Peu importeStéphanie Blanchoud et Itsik Elbaz dans « Peu importe », de Marius Von Mayenburg. ©Gaël Maleux

Qu’est-ce qui permet au couple de durer, comment concilier vie de famille et vie professionnelle, selon vous ?

Je n’ai pas du tout la solution ! Je vis en couple depuis de nombreuses années et concilier ma vie de famille et ma vie professionnelle n’a jamais été compliqué. On a des métiers qui ne sont pas dans la norme, on ne fait pas du 8/16 et on peut se permettre de grandes plages de congés. Mon fils, Ferdinand, a 6 ans et demi et sait pourquoi je ne suis pas là le soir. C’est l’essentiel.

La notoriété est-elle compliquée à gérer, depuis votre rôle dans la série « Ennemi Public » ?

Non, la notoriété n’est pas du tout compliquée en Belgique. Elle existe six mois, le temps d’une série qui passe à la télé ou d’un film qui sort.

De quelle manière la série a-t-elle eu un impact sur votre carrière ?

Quand j’envoie un mail pour un projet, on me répond. Je dois moins batailler que quelqu’un d’autre, et je suis hyper reconnaissante. Mais je trouve qu’il y a un problème de star system en Belgique francophone. Cela a un côté positif, mais cela implique qu’il faille se battre davantage. Avez-vous déjà vu au JT du soir un acteur ou une actrice belge qui n’ait pas fait carrière en France ? Les choses sont trop cloisonnées aussi : faire du populaire n’est pas bien considéré. Or il y a tout à fait moyen d’être exigeant et populaire. D’offrir de la qualité qui plaît au grand public.

guillement

On pourrait mettre un peu plus le focus sur les artistes belges francophones pour qu’ils soient valorisés, vus, entendus.

N’avez-vous jamais voulu tenter votre chance en France ?

J’ai failli tenter le Conservatoire de Paris. Mais je n’ai pas présenté mon examen d’entrée. Je le regrette. Et si, demain, mon fils veut devenir acteur, je l’inciterai évidemment à partir. Cela dit, j’adore vivre ici, j’adore les amitiés que j’ai créées ici, les projets que j’ai construits. Les théâtres me font confiance. Ce que j’aime infiniment, c’est la simplicité des rapports. Mais j’ai aussi travaillé en France avec des artistes extraordinaires : en tournant avec Valeria Bruni, j’ai beaucoup appris. En faisant de la musique avec Benjamin Biolay, j’ai beaucoup appris. Mais, au niveau médiatique, on pourrait mettre un peu plus le focus sur les artistes belges francophones pour qu’ils soient valorisés, vus, entendus. En Flandre, ils sont très fiers de leurs artistes, ils les mettent en valeur.

Autre moment important de votre carrière : le film « La Ligne », d’Ursula Meier. En quoi était-ce « une expérience artistique unique », comme vous l’avez déclaré ?

Être dirigée par elle était vraiment extraordinaire. Elle est hyper exigeante mais elle met aussi les acteurs et actrices en confiance. C’est vraiment le bonheur d’être sur un plateau de cinéma avec elle. Et c’était formidable de passer d’une série à un long métrage. En série, tout va très vite, on a deux prises, douze séquences. Au cinéma, on fait vingt-deux prises et deux séquences. Mais j’aime autant tourner qu’être sur scène au théâtre. Je ne peux pas aller sur scène au théâtre si je n’y trouve pas du pur plaisir en revanche. Cela ne peut pas être un endroit de souffrance. Parfois, c’est le cas et c’est dommage.

Stéphanie Blanchoud, une voix à fleur de peau

Et puis, il y a aussi la musique qui complète vos talents. Votre dernier album, « Au détour », est assez mélancolique. L’êtes-vous ?

En tout cas, en musique, je n’arrive pas à trouver d’autres portes d’entrée que la mélancolie. Est-ce parce que, quand je prends ma guitare, il est plutôt 23h que 8h30 du matin ? Je n’en sais rien. J’écoute pas mal de musique assez lente, c’est vrai, ou alors du rap anglais. La musique est entrée très tard dans ma vie, lorsque j’étais au Conservatoire, par les cours de chant avec Annette Sachs : une révélation, j’ai adoré chanter ! À partir de ce moment-là, je n’ai plus senti aucune limite, il me semblait que je pouvais tout faire. Je n’avais peur de rien. J’avais comme une forme d’innocence ou d’immense plaisir à tout oser parce qu’en fait, d’un coup, c’était autorisé. C’était l’espace de liberté sans doute que j’attendais.

Vous avez réalisé votre premier album avec le musicien Jean-François Assy (Jeff)…

Pour bien dialoguer avec les musiciens, il m’a conseillé d’apprendre à jouer d’un instrument, j’ai appris la guitare, que j’adore. J’ai composé petit à petit. Les premiers concerts ont suivi. Sur le dernier album, Au détour, la plupart des compositions sont de Peter Van Dessel. Et les arrangements cordes de Jeff. La musique m’apporte beaucoup dans mon jeu d’actrice. Elle m’a appris le sens du rythme. Et puis, grâce à elle, on entre très vite en contact avec de grandes scènes : on peut chanter devant 200 ou 3000 personnes quand on fait une première partie. J’aime aussi cette part d’inattendu dans les concerts. Dès que l’artistique devient scolaire, c’est la catastrophe pour moi. Parce que je recherche l’inverse : essayer, chercher. Sinon cela me rappelle trop l’école – même si j’étais très bonne élève.

Stéphanie BlanchoudStéphanie Blanchoud« En musique, les idées me viennent comme ça, le soir, je dois être dans un état plus mélancolique. » ©Johannes Vande Voorde

Ce côté touche à tout, est-ce un atout ?

Au début, les gens me demandaient souvent : mais au fait, tu fais quoi, toi ? Tu joues ou tu fais de la musique ? Il a fallu du temps pour qu’ils comprennent, une dizaine d’années. Et puis tout le monde s’est calmé. En France, les actrices de cinéma sont heureuses quand elles passent des plateaux aux planches et quand elles se mettent à chanter ou danser. Aujourd’hui, alléluia, on y est enfin ! Meryl Streep, une des plus grandes actrices, vient du théâtre, et Cate Blanchett était directrice d’une école de théâtre. Il faut qu’en sortant d’une école, on puisse danser, jouer, chanter et être tout à fait à l’aise avec les trois.

Est-il toujours compliqué, de nos jours, de vieillir en tant qu’artiste femme ?

On en reparlera dans 20 ans ! Il y a encore 10 ans, on me proposait des rôles d’ado. Maintenant, effectivement, on me propose des rôles de femmes dans des couples au bord de la crise de nerfs ! Les rôles changent. Mais, à mon âge, c’est plutôt chouette, il y a beaucoup de possibilités. Et des actrices, même après 50 ans, voient leur carrière exploser, comme Léa Drucker par exemple. Je pense qu’avoir plusieurs cordes à son arc, c’est bien. Peut-être que, dans 20 ans, je ne voudrai plus qu’écrire.

Vous préparez un spectacle sur les deuxièmes. Qu’est-ce qui vous intéresse dans les deuxièmes ?

C’est un spectacle sur les deuxièmes dans tout : en amour, dans le travail, dans le sport. J’ai quasiment toujours été numéro deux dans le sport : j’étais souvent en finale en tennis, mais je n’en ai jamais gagné une seule en interclubs. Je me suis assez souvent sentie deuxième dans le travail, en arrivant numéro deux sur des castings pour un rôle important par exemple. Et il m’est arrivé de me sentir deuxième en amour. J’avais donc envie d’aller un peu explorer ce sujet-là.

« Quelque chose me bouleverse en Afrique. Comme si c’était ‘chez moi' »

Comment vous ressourcez-vous ?

En boxant, en passant du temps avec mon fils, en faisant de la musique, en écoutant de la musique, en marchant, en voyageant. En coupant avec le social lié à mon milieu. Et en me déconnectant de la 4G.

Qu’est-ce qui vous a construite ?

Mes parents d’abord. J’ai eu une petite enfance très joyeuse. Une grand-mère maternelle qui a beaucoup compté aussi, qui a été beaucoup là pour nous, à qui je dois beaucoup de mes souvenirs. Après, ce qui m’a construite, c’est la découverte de la littérature et les voyages. J’ai fait un premier voyage en Afrique, qui a été un bouleversement pour moi. C’est à la musique que je le dois, parce que je ne crois pas que je serais arrivée par hasard à Niamey. J’avais été invitée aux Jeux de la francophonie, cela a été le plus beau concert que j’ai fait de ma vie. C’était le bordel, le piano était désaccordé, il y avait 2 000 personnes dans un stade, tout le monde se levait, il y avait une espèce de joie malgré une pauvreté immense. J’ai décidé de rencontrer davantage ce continent, le Bénin, le Mali, le Niger, le Togo, l’Éthiopie, le Cap Vert.

Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de la Francophonie : « Le monde gagnerait à avoir beaucoup plus de femmes aux avant-postes »

L’Afrique est-elle devenue une source d’inspiration ?

Complètement. Ce sont aussi des endroits où le contraste est tel que de nouvelles idées jaillissent. Je souffre vraiment beaucoup de ne plus y avoir été depuis sept ans. Je n’ai pas de racines africaines et, pourtant, dès que je pose un pied là-bas, il se passe quelque chose que je ne peux pas expliquer. Comme si c’était « chez moi ». Cela peut paraître complètement incongru ou déplacé. Mais je me mets tout à fait au rythme qui m’est imposé là-bas. J’ai un très grand souvenir du pays Dogon au Mali, et de la brousse au Bénin aussi. Est-ce de l’organique pur ? Une proximité avec les gens ? Cela a beau être à des années-lumière de nos façons de vivre, il y a quelque chose qui me bouleverse là-bas. Le temps, « mon » temps en tout cas, s’arrête.

En plus, vous êtes partie sans smartphone…

Oui, mais c’est le seul endroit où j’y arrive ! Quand je vais en Suisse voir ma famille, je ne suis pas complètement déconnectée. Un de mes plus grands bonheurs, c’est de laisser mon iPhone sur mon bureau, prendre mon sac à dos, un petit Nokia pourri, quatre numéros d’urgence et faire « bye bye tout le monde, à dans six semaines ! » Et l’on s’aperçoit en rentrant que des mails vraiment importants, il y en a eu trois. Que, si l’on a mis un message d’absence, ce n’est pas si grave. Et que, si Martin Scorsese avait voulu que je travaille pour lui, il aurait bien attendu six semaines ! Maintenant, la donne est différente, j’ai la responsabilité d’un enfant.

En qui ou en quoi croyez-vous ?

Je crois qu’il y a toujours un moment où j’arrive à rebondir assez facilement. Je peux tomber, mais j’ai confiance en quelque chose que je n’arrive pas bien à nommer. J’ai une vraie soif de vie et de découverte. Je crois très fort aux énergies. J’ai fréquenté des milieux extrêmement différents, comme je vous l’ai dit, et j’ai du coup développé une capacité à sentir très vite si j’étais en danger ou pas. C’est problématique quand je le ressens et, en même temps, la boxe me permet d’y faire face aujourd’hui plus qu’avant. Quand j’entre dans un lieu, je sens ce qui se passe autour de moi, avec les gens autour de moi. C’est un peu trop important pour moi. Je devrais essayer d’apprendre à doser un peu plus.

guillement

J’ai développé une capacité à sentir très vite si j’étais en danger ou pas.

Pensez-vous à la mort parfois ?

Oui, mais je n’ai pas du tout peur de mourir. Je ne veux juste pas mourir trop tôt puisque mon fils n’a que 6 ans.

Qu’y a-t-il après la mort ?

J’ai l’impression qu’il y a une forme de réincarnation. Je ne suis pas sûre que je vais me réincarner en chien, mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose après. J’espère. Parce que c’est compliqué la vie, le monde, il y a beaucoup de règles, d’injonctions. Cela peut être léger bien sûr, mais ce n’est pas facile. Pourquoi tout cela, me dis-je parfois, si c’est pour que tout s’arrête ? Je crois surtout que la clé, c’est de rester curieux, en tout. C’est la chose essentielle que je veux transmettre à mon fils.

Êtes-vous une femme heureuse ?

Oui, je crois. Je me pose beaucoup de questions sur l’avenir, mais c’est dû à mon âge – j’ai 44 ans – et au fait que je suis maman. Que laisse-t-on ? Vers quoi va-t-on politiquement ? C’est très inquiétant. Le flux d’informations fait aussi qu’on est acculé dans tous les sens. Il faut pouvoir vraiment se forcer à se déconnecter.

Stéphanie BlanchoudStéphanie Blanchoud« Je crois surtout que la clé, c’est de rester curieux, en tout. C’est la chose essentielle que je veux transmettre à mon fils. » ©Johannes Vande VoordeDu côté de chez Proust

Quelle est votre vertu préférée ? L’humour.

La qualité que vous préférez chez un homme ? L’élégance.

Chez une femme ? Pareil.

Quel est votre principal défaut ? L’impulsivité.

Votre principale qualité ? L’honnêteté.

Quel est votre rêve de bonheur ? Je crois que c’est un moment où tout est vraiment au présent.

Quel serait votre plus grand malheur ? Perdre mon enfant.

Quel est votre auteur préféré ? Emily Dickinson.

Votre compositeur préféré ? Bach.

Votre héros préféré dans la fiction ? Rocky.

Que détestez-vous par-dessus tout ? L’injustice.

Quel est le don que vous auriez aimé avoir ? Jouer du piano.

Comment aimeriez-vous mourir ? Dans mon sommeil.

Quelle est la faute, chez les autres, qui vous inspire le plus d’indulgence ? La maladresse.

Avez-vous une devise ou une phrase qui vous inspire ? La grande phrase de Mohamed Ali : « Pour devenir un grand champion, vous devez croire que vous êtes le meilleur. Et si ce n’est pas le cas, faites semblant de l’être ».

En cinq dates

26 septembre 1981 : naissance à Uccle, à la clinique Edith Cavell, « mes parents habitaient juste en face ».

Juin 2003 : premier prix au Conservatoire royal de Bruxelles en art dramatique et déclamation.

Décembre 2005 : premier concert en Afrique, aux Jeux de la francophonie à Niamey.

21 juillet 2019 : naissance de son fils, à Cavell aussi.

Février 2022 : présentation de La Ligne, d’Ursula Meier, à la Berlinale.