ALAIN JOCARD / AFP
Dans son enquête sur la nouvelle génération de chefs, « Complément d’enquête » met en cause Jean Imbert et Matan Zaken (ici en cuisine en 2025), à travers les témoignages d’ex-salariés sur leurs conditions de travail.
À l’écran, tout ressemble à une success-story. Un chef jeune, étoilé, suivi par des milliers d’abonnés, invité sur les tapis rouges et courtisé par les marques de luxe. Matan Zaken incarne cette nouvelle génération de cuisiniers stars que Complément d’enquête passait au crible ce jeudi 26 mars sur France 2.
Dans ce numéro consacré aux « chefs vraiment top », l’émission s’intéressait à ces figures propulsées par la télévision et les réseaux sociaux, devenues en quelques années des marques à part entière. Si l’enquête ciblait notamment le cas très médiatique de Jean Imbert, accusé de violences, elle s’arrêtait aussi sur le cas de Matan Zaken, dont l’image soigneusement construite contraste avec les témoignages recueillis. Dans les fauteuils rouges, le chef Thierry Marx est invité à réagir aux révélations, tout en refusant de « juger » ce qui relève selon lui du « privé » concernant Jean Imbert.
Car derrière la vitrine d’une brigade présentée comme une « bande de potes » sur les réseaux sociaux, plusieurs anciens salariés décrivent un quotidien bien différent. Horaires à rallonge, pression constante, management brutal : Complément d’enquête affirme avoir recueilli les récits de 26 ex-collaborateurs, certains encore en poste jusqu’à récemment.
Parmi eux, une jeune pâtissière raconte avoir quitté l’équipe après un an et demi, épuisée par des semaines dépassant les 60 heures et par un climat qu’elle décrit comme humiliant. « Il y a des moments où il nous traitait vraiment comme des merdes », témoigne-t-elle. D’autres évoquent des insultes, des cris, des gestes physiques et des propos intrusifs, notamment à connotation sexuelle.
Quatre femmes, filmées anonymement, décrivent des remarques « hyper dénigrantes », des réflexions sur leur apparence ou leur vie intime, et une pression permanente. Toutes disent avoir été attirées par l’image d’un chef accessible, moderne, loin des codes rigides de la haute gastronomie, avant de découvrir un fonctionnement bien plus dur.
Des « listes noires » où les écoles n’envoient plus d’apprentis
Ces accusations ne sont pas nouvelles. Dès 2024, une enquête de Libération pointait déjà un « management toxique » dans les établissements du chef, évoquant remarques sexistes, comportements déplacés et conditions de travail éprouvantes. Certaines écoles hôtelières avaient depuis pris leurs distances, cessant d’y envoyer des stagiaires.
Le reportage met aussi en lumière un phénomène plus large : l’existence de « listes noires » établies par certaines écoles de cuisine. L’École hôtelière de Paris, lycée Jean-Drouant recense ainsi une liste de 16 établissements, dont deux étoilés, dans lesquels elle refuse désormais d’envoyer des élèves. Trois noms sont notamment cités : la Mare aux Oiseaux, le Louis XIII et le Fouquet’s. « La plupart des écoles ferment les yeux », déplore un responsable.
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Ce constat s’inscrit dans un contexte plus large : selon les chiffres cités dans l’émission, en 2020 24 % des apprentis en cuisine déclarent avoir déjà été humiliés au cours de leur formation.
Face à ces éléments, Matan Zaken reconnaît des débuts imparfaits, mais conteste les accusations dans leur interprétation. Sollicité par Complément d’enquête, il affirme avoir corrigé ses méthodes et structuré son organisation. « Conscient des responsabilités qui m’incombent en tant qu’employeur, j’ai profondément structuré mon organisation », écrit-il, assurant aujourd’hui encadrer ses équipes dans un cadre « respectueux, bienveillant et exigeant ».
Au-delà du cas individuel, l’enquête met en lumière un décalage persistant entre l’image d’une nouvelle génération de chefs, supposée rompre avec les excès du passé, et des pratiques managériales qui, elles, semblent parfois inchangées. Derrière les vidéos léchées et les cuisines ouvertes sur Instagram, le fonctionnement des brigades reste largement opaque.