INTERVIEW. – Dans Coutures, la réalisatrice française dirige Angelina Jolie et mêle des destins de femmes en quête de réparation.
Les films d’Alice Winocour partent souvent d’une histoire intime. Dans Proxima, elle s’inspirait de ses inquiétudes de mère pour raconter le lien entre son héroïne astronaute et sa fille. Revoir Paris se nourrissait de l’expérience de son frère, présent au Bataclan le 13 novembre 2015. Coutures, son nouveau film, est aussi lié à un vécu : sa confrontation avec la maladie. La cinéaste y dresse les portraits croisés de trois femmes : une réalisatrice américaine (Angelina Jolie), qui apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein alors qu’elle tourne une campagne de mode à Paris pendant la Fashion Week ; une jeune mannequin sud-soudanaise (Anyier Anei), qui a échappé à la guerre, et une maquilleuse qui rêve de devenir écrivaine (Ella Rumpf). Un fil invisible mais incassable va les unir à un carrefour de leurs existences, qu’Alice Winocour capture avec la profondeur et la délicatesse qui caractérisent tout son cinéma.
Madame Figaro. – Pourquoi ce titre, Coutures ?
Alice Winocour. – J’ai eu la même expérience que mon héroïne, Maxine Walker, celle d’une réalisatrice qui apprend qu’elle a un cancer. Je voulais raconter la fragilité de nos existences et tisser le fil de mon histoire dans celle d’autres femmes. Chacun de mes films part d’une expérience personnelle que je projette dans un monde qui m’est inconnu. Dans Coutures, à partir de mon vécu, je crée du lien entre des femmes qui gravitent dans l’univers de la mode et qui ont besoin de réparer quelque chose dans leur vie ou leur corps.
Vous déplacez aussi le regard sur la maladie…
J’essaie de ne pas en faire qu’un chemin de lutte. Il y a certes une forme de dépossession du corps et de violence dans le «cancerland», l’impression de vivre dans un monde parallèle à l’hôpital, mais la maladie ouvre aussi au monde, à la beauté et à la vie. D’où, par exemple, la possibilité de l’histoire d’amour que je dessine entre le personnage d’Angelina Jolie et celui de Louis Garrel. Elle est source d’espoir et pulsion de vie pour cette femme confrontée à l’idée d’une mort prochaine.
La cinéaste française Alice Winocour.
VINCENT FERRANE / VINCENT FERRANE
Entrecroiser les portraits de femmes, c’est mettre en lumière la sororité ?
Le trauma est au cœur de mon travail et, déjà, pour Revoir Paris, j’avais été touchée par l’idée qu’on ne peut pas se soigner tout seul, que cela passe par quelque chose de collectif. Coutures poursuit cette réflexion, dit aux femmes qui portent des cicatrices que l’on peut être plus fortes en partageant nos blessures. Il y a par ailleurs pour moi quelque chose de politique à raconter un groupe plutôt qu’un destin individuel : je tenais à redonner une histoire et de la complexité à des femmes de milieux et d’âges différents, ne pas les réduire aux seules images de façade qui nous parviennent.
Le récit s’ancre tour à tour dans l’univers médical et celui de la mode. Comment se répondent-ils ?
Un chirurgien m’a dit que, quand il réparait les corps, il avait l’impression de faire de la couture. Et, dans la mode, il y a l’idée de fabriquer une seconde peau à travers le vêtement. On a beaucoup travaillé les échos dans la mise en scène et le scénario : les traits tracés par le médecin sur le corps de Maxine rappellent ceux des patrons des couturières, la précision chirurgicale en salle d’opération est celle des ateliers, la blouse blanche est présente dans les deux univers… Et il y a des femmes dépossédées de leur enveloppe dans les deux cas : celle des mannequins est manipulée par les couturières, habilleuses et créateurs, celle des malades, par les soignants.
Le film offre aussi une plongée dans un monde dont on ne voit souvent que la surface…
La mode est une arène, une métaphore du monde actuel centré sur les apparences. Les codes de la féminité inhérents à ce milieu, avec ces corps magnifiés, permettent de faire cohabiter la beauté avec la violence que subit Maxine lors de l’annonce de sa maladie. Plus largement, il y avait l’envie de déplacer le regard sur les seules images de papier glacé qui dissimulent souvent des récits complexes. J’ai vu 300 jeunes mannequins pour le casting, et tous les personnages sont liés à ce qui m’a été raconté : la jeune Ukrainienne vient de Zaporijia, Anyier Anei du Sud- Soudan, et elles ont toutes deux connu la guerre. Et beaucoup partagent la même histoire : malgré l’attrait que représentent le voyage et l’indépendance dans une vie de mannequin, il peut aussi y avoir une notion de sacrifice pour ces filles qui veulent aider leur famille à survivre.
Je voulais aussi montrer la femme qu’elle est derrière ce corps et cette image iconiques : c’est tout le sujet du film.
Alice Winocour
Comment la maison Chanel vous a-t-elle accompagnée sur le film ?
Grâce à eux, j’ai passé un an et demi à observer et rencontrer mannequins, maquilleuses, couturières… Pour la préparation et le tournage, j’ai aussi eu accès aux lieux mythiques de la maison et aux ateliers. Ils m’ont donné une totale liberté. Ainsi, je ne voulais pas de marque ou de logo apparent sur les vêtements, et ils ont accepté. La costumière du film, Pascaline Chavanne, a aussi conçu le défilé final en collaboration avec le studio, à partir de modèles de robe issus de collections différentes. Elle a tout fabriqué avec les artisans de la maison, qui jouent leurs propres rôles à l’écran.
Un mot sur le choix d’Angelina Jolie pour le rôle principal…
En dehors de l’amour et l’admiration que j’ai pour l’actrice et la femme, libre et engagée, j’avais besoin de quelqu’un pour qui le sujet résonne. Angelina n’a pas eu de cancer du sein mais s’est fait retirer les deux seins : elle est porteuse d’un gène qui accroît le risque de contracter cette maladie qui a emporté sa mère et sa grand-mère. Je voulais aussi montrer la femme qu’elle est derrière ce corps et cette image iconiques : c’est tout le sujet du film. Il y a beaucoup de premières fois pour elle dans Coutures : elle parle français (sa mère était d’origine française), c’est sa première scène de sexe au cinéma, et elle se dévoile beaucoup. Je suis impressionnée par les acteurs qui montrent leur fragilité à l’écran et acceptent de se dépouiller, surtout quand ils ont un statut comme le sien.
Coutures, d’Alice Winocour, avec Angelina Jolie, Ella Rumpf, Anyier Anei…