De 15 à 30 %. Voici le pourcentage de cas pour lesquels les traitements de la dépression dits de première intention ne permettent pas une rémission durable : on parle alors de dépression résistante. Car malgré les progrès dans le traitement médicamenteux de la dépression, les effets thérapeutiques des antidépresseurs ont un délai d’action de plusieurs semaines et environ un tiers des patients ne répondent pas à ces médicaments. « Forme particulière de dépression, la dépression résistante se caractérise par la persistance de l’épisode dépressif malgré au moins deux traitements antidépresseurs successifs bien conduits ou qui n’évolue pas suffisamment favorablement sous l’influence de ces traitements. Mieux la comprendre et mieux la soigner est donc un enjeu majeur », indique la Fondation Fondamentale à ce sujet. Et pourtant, malgré un coût humain et économique évalué à plus de 14 milliards d’euros par an (d’après l’OCDE), la dépression résistante ne fait l’objet d’aucune stratégie nationale dédiée. Tel est le constat que souhaitent dénoncer France Dépression et l’Unafam* dans le cadre de la Grande Cause nationale 2026 Santé mentale.

Partant du constat que la dépression résistante constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique absent du débat public, les deux organismes ont ainsi souhaité partager leur plaidoyer « Halte à la dépression résistante – Pour une mise à niveau de la prise en charge en France ». « La dépression résistante constitue l’une des formes les plus complexes et invalidantes de la maladie dépressive. Elle concerne près d’un million de personnes en France. Derrière ce chiffre, il y a des patients confrontés à des échecs thérapeutiques répétés, mais aussi des proches mobilisés pour soutenir, accompagner et prévenir les ruptures », soulignent-ils. Pour France Dépression, la priorité est claire : la dépression résistante ne peut plus être synonyme d’errance thérapeutique, il s’agit de permettre à chacun de devenir acteur de son parcours de soins. Pour l’Unafam, cette condition révèle aussi les fragilités du système de soins du point de vue des proches. Et pour cause : les familles, souvent les premières à repérer les signes d’aggravation, à soutenir l’adhésion aux traitements et à prévenir les ruptures, peinent à être reconnues comme partenaires à part entière du parcours de soins.

Une mobilisation pour mieux reconnaître la dépression résistante

Ce plaidoyer est en premier lieu l’occasion de demander à plusieurs experts de la psychiatrie d’apporter leur éclairage sur les enjeux liés à la dépression résistante. « Il existe une exigence clinique et de santé publique d’améliorer le repérage précoce des troubles dépressifs afin d’en optimiser la prise en charge. Par ailleurs, lorsque des formes résistantes apparaissent, l’accès aux stratégies thérapeutiques de deuxième et de troisième ligne doit pouvoir intervenir sans retard injustifié : il s’agit d’une nécessité majeure de santé publique », atteste de fait le Pr Olivier Bonnot, président du Conseil national des Universitaires de Psychiatrie. Mais comment expliquer le fait que certains patients font état d’une « résistance thérapeutique » ? Pour les deux organismes, la réponse est à chercher du côté d’un « enchevêtrement » de facteurs biologiques (dérèglements hormonaux, maladies chroniques, déséquilibres métaboliques ou inflammatoires…), psychologiques (psychotraumatismes, événements de vie douloureux…) et sociaux (perte d’emploi, isolement, manque de soutien familial) qui interagissent et s’aggravent mutuellement.

Surtout, le document entend rappeler que la dépression résistante constitue aujourd’hui une urgence de santé publique encore largement sous-estimée. Ne serait-ce que pour le système de soins, sachant que « chez les patients en échec thérapeutique, la fréquence des hospitalisations et la multiplication des traitements augmentent sensiblement la charge financière. À ces dépenses s’ajoutent celles liées aux complications somatiques, aux prises en charge prolongées et à la nécessité de soins multidisciplinaires », peut-on lire. S’ajoute à cela une perte de qualité de vie considérable pour les patients, de même que pour leurs proches. « La dépression résistante se distingue par la persistance des symptômes et par un retentissement fonctionnel prolongé, affectant durablement la vie sociale et professionnelle. Les rechutes répétées et la chronicisation majorent le risque de désinsertion, de difficultés de maintien dans l’emploi et d’arrêts maladie prolongés. » En outre, la maladie entraîne également un retentissement important sur l’entourage, les aidants jouant très souvent un rôle déterminant dans la stabilité du patient.

Un risque suicidaire et des complications majeures à ne pas négliger

Les conduites addictives sont un autre facteur de risque préoccupant pour les malades. Les addictions aux substances psychoactives (alcool, cannabis, opiacés, stimulants) comme aux comportements (jeux d’argent, usage problématique du numérique) renforcent l’isolement, la désinsertion sociale et le risque suicidaire, tout en compromettant l’efficacité des traitements. Les chiffres sont éloquents selon les deux organismes : près d’un patient dépressif sur trois présente un trouble lié à l’usage de substances au cours de sa vie, environ 40 % des personnes souffrant d’addiction connaissent un épisode dépressif majeur et entre 20 et 30 % des personnes dépendantes à l’alcool souffrent simultanément d’un trouble dépressif. Il convient par ailleurs de rappeler qu’il s’agit d’une pathologie à haut risque de complication. Et ce aussi bien d’un point de vue cognitif (mémoire, attention, flexibilité cognitive) et fonctionnel que somatique (cardiovasculaire, métabolique, cancéreuse). La dépression résistante est par ailleurs associée à un facteur majeur de risque suicidaire en raison justement de la persistance symptomatique et des comorbidités associées.

Face à ces constats, le plaidoyer formule une série de propositions visant à repenser en profondeur l’organisation des soins. Il appelle notamment à mieux structurer les parcours, en s’appuyant sur une gradation claire entre médecine de ville, structures spécialisées et centres experts, afin d’éviter les situations d’errance thérapeutique. « Une telle organisation permettra de réduire l’errance thérapeutique, favoriser la continuité du suivi et réduire les inégalités territoriales d’accès aux soins spécialisés. La coordination entre la médecine de ville, la psychiatrie de secteur et les centres de recours doit par ailleurs s’accompagner d’un soutien actif aux familles et d’une intégration des aidants dans les étapes clés du parcours de soins », note le document. Dans le même temps, ses auteurs insistent sur la nécessité d’une prise en charge globale, intégrant systématiquement les comorbidités psychiatriques, somatiques et addictives, encore trop souvent cloisonnées. L’enjeu est double : améliorer la réponse clinique, mais aussi prévenir les rechutes et limiter les hospitalisations répétées en proposant des parcours réellement coordonnés.

Le document plaide également pour un accès plus équitable aux traitements spécialisés et aux approches non médicamenteuses, encore très inégal selon les territoires. Cela passe notamment par un meilleur financement des innovations thérapeutiques, mais aussi par leur diffusion plus homogène dans les établissements, qu’ils soient publics ou privés. Il met en avant l’importance de réduire les disparités territoriales, en facilitant par exemple le recours à la télé-expertise ou aux coopérations entre structures pour élargir l’accès aux soins les plus avancés. En parallèle, il souligne la nécessité de renforcer la formation des professionnels de santé, afin d’améliorer le repérage des formes résistantes et d’adapter plus rapidement les stratégies thérapeutiques. Enfin, l’harmonisation des pratiques, via des référentiels nationaux et des recommandations mieux diffusées, apparaît comme un levier clé pour limiter les écarts de prise en charge et sécuriser les parcours de soins. Autant de pistes qui visent, in fine, à garantir une prise en charge plus cohérente, plus accessible et mieux adaptée à la complexité de la dépression résistante. *Union Nationale de Familles et Amis de personnes malades et/ ou handicapées psychiques.

Dépression résistante : une urgence de santé publique encore trop ignorée

Dépression résistante : une urgence de santé publique encore trop ignorée – ©

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Dépression résistante : une urgence de santé publique encore trop ignorée

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