Le secteur pas prêt pour la décarbonation
À quelques mois de l’échéance, le secteur tire pourtant la sonnette d’alarme avec un message limpide : l’interdiction vient trop vite et trop brutalement. C’est ce qui ressort d’une enquête menée par Techlink, la fédération professionnelle des fabricants, distributeurs et installateurs de systèmes de chauffage, notamment, en collaboration avec Embuild Wallonie, la fédération belge de la construction.

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« Le secteur n’est pas contre la décarbonation, que du contraire. Mais nous avons besoin d’une approche réaliste, flexible et prévisible. »
Jean-Bernard Cuvelier, responsable stratégie, transition et énergies renouvelables chez Techlink, souligne pourtant que le secteur « n’est pas contre la décarbonation, que du contraire. Notre enquête démontre que 70 % des installateurs soutiennent la décarbonation. Mais nous avons besoin d’une approche réaliste, flexible et prévisible. » Pour cause, si le secteur se dit plutôt favorable à une évolution du moyen de chauffage, « 80 % des répondants disent que le secteur n’est pas prêt », insiste Jean-Bernard Cuvelier.
L’urgence est pourtant là. « La décarbonation n’est plus une option. Il y a une urgence au niveau climatique et économique. La dépendance aux énergies fossiles coûte cher. On le voit encore avec la 2e crise énergétique que l’on traverse en moins de cinq ans », confirme-t-il.
Une fin progressive du mazout
Face à l’exigence politique d’une fin imminente du mazout jugée intenable, Techlink ne vient pas les mains vides. Plusieurs demandes ont été communiquées à l’exécutif wallon.
« Le réseau électrique wallon a une capacité trop faible pour absorber une généralisation rapide des pompes à chaleur »
À commencer par la nécessité d’une approche plus progressive et réaliste. « On demande que la sortie du mazout soit phasée selon les conditions du bâti, en fonction du combustible, de la zone géographique… », énumère Jean-Bernard Cuvelier. Car tous les bâtiments sont loin d’être égaux dans leur capacité à passer d’une chaudière à mazout à d’autres solutions, telles que les pompes à chaleur, la biomasse (chaudière à pellets ou bois, par exemple) ou les réseaux de chaleur (encore très rares).
Prenons le cas des pompes à chaleur, l’alternative la plus répandue face au mazout et au gaz. Plusieurs problèmes émergent. « Le réseau électrique wallon a une capacité trop faible pour absorber une généralisation rapide des pompes à chaleur », estime Techlink. Il faudrait dès lors développer massivement le réseau, mais cela a évidemment un coût. De plus, les pompes à chaleur « nécessitent aussi un bâtiment bien isolé. Pour les logements anciens, les travaux préalables représentent un surcoût considérable« .
On en vient donc à un autre problème pointé du doigt par Techlink : le financement de la décarbonation. Car outre le développement du réseau électrique wallon et la rénovation pour une meilleure isolation des bâtiments, il faut également prendre en compte « l’écart entre le prix de l’électricité et du gaz qui doit diminuer ». Sans cela, se chauffer au gaz reste parfois plus intéressant financièrement que les pompes à chaleur.
Techlink demande dès lors un « soutien financier pour les ménages les plus précarisés » et « d’accompagner les ménages souhaitant accélérer la décarbonation de leur chauffage ». Un système de prime qui doit permettre aux citoyens de faire face à des coûts pouvant dépasser les 100 000 € dans les cas les plus extrêmes, souligne la fédération.
E-fuel, pompes à chaleur hybrides : plus de flexibilité
Parmi les autres demandes de Techlink, il y a aussi celle d’une flexibilité accrue. Cela peut passer notamment par la possibilité de « postposer la sortie du mazout pour certains bâtiments le temps que les conditions de décarbonation soient pleinement réunies », afin de « favoriser une décarbonation en une seule étape » et d’éviter ainsi « un retour intermédiaire vers le gaz ».
« Les pompes à chaleur hybrides sont pénalisées alors que le mazout utilisé pour faire l’appoint en cas de pic de consommation peut soulager le réseau et accélérer la décarbonation des bâtiments moins bien isolés. »
Pour accélérer la décarbonation du secteur, Techlink est également contre une « interdiction totale des combustibles liquides sans exception. C’est trop radical », déplore Jean-Bernard Cuvelier. Il affirme qu’il est possible « d’adoucir la transition » en faisant appel aux e-fuels et bio-fuels. Ces carburants de synthèse sont « en plein développement » et sont compatibles avec certaines chaudières à mazout plus récentes. Ce qui pourrait permettre de laisser davantage de temps avant d’abandonner les chaudières à mazout tout en « contribuant à la transition énergétique ».
Le secteur soutient aussi l’autorisation des pompes à chaleur hybrides. « Celles-ci sont pénalisées alors que le mazout utilisé pour faire l’appoint en cas de pic de consommation peut soulager le réseau et accélérer la décarbonation des bâtiments moins bien isolés ».
Pénurie structurelle de main-d’œuvre : pas assez de bras pour assurer la décarbonation
Plusieurs installateurs chauffagistes d’un peu partout en Wallonie et à Bruxelles étaient présents à la présentation de l’enquête sur la sortie du mazout en Wallonie. Parmi eux, on retrouve Julien Fyon, gérant d’une entreprise chauffagiste à Sprimont (province de Liège).
Pour lui, la priorité absolue, c’est le manque de personnel qualifié pour accompagner la décarbonation. « J’ai repris une entreprise avec plusieurs personnes de qualité qui changeaient des chaudières à mazout en une journée et tout était nickel. Je suis arrivé en disant qu’on allait faire de l’installation de pompes à chaleur, les quatre sont partis. Je ne peux pas leur en vouloir. Ce sont vraiment des métiers tout à fait différents », explique-t-il. Une situation qui témoigne de la difficulté des installateurs plus anciens de se tourner vers les technologies plus modernes.
Mais ce n’est pas l’unique problème dans un secteur en pénurie. Les jeunes aussi manquent parfois de qualification. L’enquête de Techlink révèle que 95 % des professionnels rencontrent des difficultés pour recruter du personnel qualifié dans l’installation de pompes à chaleur. Un constat qui ne surprend pas Julien Fyon. « J’estime qu’il faut avoir 10-15 ans de recul sur les pompes à chaleur pour former des jeunes ou des nouveaux. Mais il n’y a pas beaucoup de monde aujourd’hui qui peut se dire qu’il a suffisamment d’expérience, qu’il a fini sa carrière et qu’il peut former des jeunes. C’est un vrai problème. »
Un métier en pénurie et trop peu valorisé
D’autant plus que le métier souffre parfois d’une image assez négative et n’attire donc pas nécessairement les foules. Le secteur demande donc que les métiers soient revalorisés. Cela passe notamment par le fait de rendre « le secteur suffisamment attrayant financièrement », souligne Julien Fyon. Car le métier d’installateur chauffagiste n’est pas toujours facile. « Notre secteur est vraiment devenu pluridisciplinaire. On commence à faire des systèmes complets entre pompes à chaleur, panneaux photovoltaïques, batteries, domotique, ventilation et un petit robinet ou des WC en passant… », précise-t-il.
Cela demande alors un panel de compétences très large. Tout ça en prenant en compte le fait que « c’est un métier exigeant. Il faut être disponible sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Quand on travaille en équipe, c’est un peu plus facile parce qu’on se répartit la tâche. Mais devoir sacrifier un week-end sur deux ou sur trois pour sa société et ses clients, ce n’est pas toujours super gai », confie-t-il.
Une ruée vers les chaudières à mazout avant l’interdiction ?
La volonté de la Région wallonne de se passer rapidement de mazout pour se chauffer est (trop) ambitieuse, mais elle pourrait également avoir un effet contre-productif. C’est ce que remarque Julien Fyon, chauffagiste à Sprimont. Depuis l’annonce de l’interdiction des chaudières à mazout, les commandes explosent. « Les gens sont tracassés et disent qu’ils ne savent pas investir dans une pompe à chaleur, explique-t-il. Ils s’arrangent alors pour mettre leur chaudière à mazout aux normes, changer le brûleur ou vite la remplacer avant que cela ne soit interdit. »
« On a entendu dire que des clients achetaient deux chaudières pour en avoir une d’avance. Il y a aussi des installateurs qui font des stocks de chaudières à mazout pour les revendre une fois qu’ils ne pourront plus en acheter de nouvelles. »
Il existe même des cas plus extrêmes. « On a entendu dire que des clients achetaient deux chaudières pour en avoir une d’avance. Il y a aussi des installateurs qui font des stocks de chaudières à mazout pour les revendre une fois qu’ils ne pourront plus en acheter de nouvelles », illustre Julien Fyon. Des pratiques qui sont loin d’aller dans le sens de la décarbonation. « Ça démontre qu’il faut un cadre rassurant pour les clients et les installateurs. Le changement, c’est une succession de petits pas. Surtout que le parc des chaudières à mazout en Wallonie est conséquent (NDLR : environ 685 000 en 2023 selon le SPW). »