Tu ne veux pas un vrai livre plutôt ? « Ha oui, celle-là, je l’entends souvent : des mamies avec leurs petits-enfants qui veulent un manga… » plaisante Simon, libraire à L’attrape-rêves, à Paris, qui connaît tous les clichés dont souffre la bande dessinée auprès d’un public qui n’a pas complètement intégré le « 9e art » au champ de la littérature. « On repère tout de suite les clients qui pensent que la BD n’est pas une lecture sérieuse, ils viennent souvent acheter un truc pour faire plaisir à quelqu’un mais rechignent. Ils font bien comprendre que « eux », n’auraient pas choisi ça et haussent les épaules en disant des trucs comme « il ne lit que ça » ou « c’est pour lui faire plaisir ». On a l’impression qu’ils choisissent un cadeau pour un malade », rigole le jeune libraire.
Longtemps cantonnée aux marges de la « vraie » culture, reléguée au rang de simple divertissement pour la jeunesse ou de sous-genre illustré, la bande dessinée a dû mener une bataille de longue haleine pour gagner ses lettres de noblesse. Dans ce processus de reconnaissance, l’opération 48H BD s’est imposée comme un levier stratégique majeur, transformant une opération de démocratisation de la lecture, en un véritable plaidoyer pour la BD en tant que littérature à part entière.
« Il suffit d’un coup de cœur et c’est gagné »
« Les gens qui continuent de ne pas reconnaître la BD comme de la littérature ont en tête des albums d’humour potache ou des lectures d’aventures pour enfant, explique Zoé, libraire dans une grande surface, à Metz. Il y a aussi beaucoup de personnes qui associent la littérature à l’effort, au temps passé à finir un ouvrage. La BD leur semble trop « facile » pour être honnête. »
En proposant chaque année une sélection éclectique – allant du roman graphique introspectif aux comics survitaminé, en passant par le manga et la BD historique – pour 3 euros l’album, les 48H BD brisent ces stéréotypes. « Il y a toute une génération qui est aujourd’hui adulte, même des jeunes retraités, qui n’ont jamais cessé de lire des BD et sont donc au courant que c’est de la littérature, explique Zoé. Mais tous les autres, il faut aller les chercher par la main. Il suffit d’un coup de cœur et c’est gagné. Il faut les faire lire, tout simplement. »
La librairie indépendante, antre rassurant pour les intellos
L’aspect crucial des 48H BD réside dans son ancrage au cœur des librairies indépendantes, sortes de « sanctuaires de la légitimité », et partenaires privilégiés de l’événement. « Avant, je travaillais dans une libraire BD et on avait surtout des clients convaincus, raconte Simon. Maintenant, je suis dans une librairie généraliste avec un gros rayon BD. Ici on peut faire ce travail d’amener les gros lecteurs à considérer la BD. Je leur montre que la BD aborde tous les thèmes, tous les styles de narration, qu’il y a une richesse d’expériences littéraires possibles. »
L’autre levier de légitimation est la rencontre avec les autrices et auteurs. Le libraire ne vend plus seulement un « objet de consommation », il devient un médiateur culturel. Les rencontres, les dédicaces et les ateliers organisés durant les deux jours des 48H BD transforment l’acte d’achat en un échange intellectuel. Cette médiation est essentielle pour que le public, mais aussi les institutions, perçoivent l’auteur de BD comme un écrivain maniant une grammaire complexe.
« Le maire était conquis »
« Avant j’étais dans une librairie, d’une plus petite ville, se rappelle Zoé. Et pour les 48H BD on avait fait une animation avec une jeune autrice d’une ville coréenne jumelée à nous. Elle était venue pour l’occasion. Le maire s’est senti obligé d’assister à la rencontre. Peut-être un peu à reculons, il n’y connaissait rien. En repartant, il était convaincu que la BD, c’est de la littérature… C’est important d’avoir ce genre d’alliés. »
Le succès massif de l’opération 48H BD, avec plus de 250.000 albums vendus chaque année, envoie un signal fort aux institutions publiques. Art populaire, la BD apparaît aussi comme un secteur économique structuré dont les acteurs accèdent, ces dernières années, aux plus hautes distinctions culturelles. Catherine Meurisse à l’Académie des Beaux-Arts, Benoît Peeters au Collège de France, Pascal Ory à l’Académie française… Du beau monde aux beaux endroits…
L’éducation à l’analyse
Ainsi, l’importance des 48H BD tient aussi à sa capacité à valoriser la spécificité du langage séquentiel. Une action de médiation dans les bibliothèques, écoles et collèges – grâce à la fourniture d’un kit pédagogique sur le neuvième art – permet de compter sur les professeurs et instituteurs pour transmettre la bonne parole. « Par les enfants, on peut faire comprendre aux adultes que la BD n’est pas une littérature « facile », mais une forme d’expression exigeante où comptent le rythme, le découpage, la composition… On peut faire un commentaire composé sur une planche de BD comme sur un sonnet de Ronsard ou un extrait de Victor Hugo. »