« L’architecture n’est pas un art mais un métier de service »

Seule certitude avant jeudi soir, deux Grands Prix internationaux seront remis à des géants de l’architecture : Elizabeth et Christian de Portzamparc. « J’insiste, ce n’est pas un prix à diviser en deux mais bien deux prix ; chacun pourra mettre le sien sur sa table de chevet, sourit Francis Metzger, président de l’Ordre des Architectes. L’idée de les récompenser tous deux m’est venue à l’époque où l’ULB avait fait docteurs honoris causa Robert et Elisabeth Badinter. L’idée de deux lauréats a été approuvée à l’unanimité du jury. »

« Et pour nous, c’est un très grand honneur et un plaisir », souligne le couple d’architectes, lors d’une vidéoconférence avec La Libre Immo. « C’est la toute première fois que nous sommes ainsi récompensés de cette manière. Cela nous touche beaucoup. »

Christian de Portzamparc a été le premier architecte français à décrocher le prestigieux prix Pritzker, l’équivalent du Nobel pour l’architecture. C’était en 1994. Les deux autres Pritzker « hexagonaux » furent Jean Nouvel (2008) et, conjointement, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal (2021).

« L’architecture ne perd pas de pouvoir, elle change »

Récompenser chacun des époux est compréhensible car s’ils travaillent désormais dans le même immeuble pour des raisons de mutualisation des frais, chacun occupe un étage différent avec son équipe. « Nous n’avons jamais travaillé ensemble sur un projet d’immeuble. En revanche, sur des projets d’urbanisme, il est arrivé que nos bureaux remettent des propositions mais chaque fois pour des surfaces différentes. »

Unis à la ville, ils font « bureaux séparés »

Originaire de Rio de Janeiro, Elizabeth, brésilienne par son père, française par sa mère, s’y formera à l’atelier d’art Franck Schaeffer avant de venir suivre des études de sociologie et anthropologie à Paris V, puis de planification urbaine IEDES à Paris I. Au Brésil, c’est son papa qui lui fera découvrir le génie d’Oscar Niemeyer, l’architecte et concepteur de Brasilia.

Christian, lui, voit le jour à Casablanca en 1944, et c’est au fil des déménagements successifs de son père ingénieur qu’il se forme. Il sera diplômé de l’École des Beaux-Arts de Paris en 1969. Il créera l’atelier Christian de Portzamparc en 1980. Deux ans plus tard, Elizabeth et Christian s’unissent, mais pas professionnellement. Aujourd’hui, les deux bureaux d’architectes emploient environ 100 collaborateurs.

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Niemeyer revient souvent dans la conversation. Elizabeth : « Son travail plastique était merveilleux, au service d’un urbanisme parfois malheureux. Mais j’aime l’idée qu’il travaillait pour l’élite et voulait que la beauté soit publique, offerte à tous. Un autre architecte brésilien m’a fascinée, c’est José Zanine Caldas. Il avait une forte conscience sociale et avait foi en la nature. Dans ses constructions qu’on qualifierait aujourd’hui de durables, il employait le bois. Et pas question de le gaspiller : même les chutes étaient récupérées pour faire une poignée de porte, une applique, une cale… »

Il est donc arrivé que sur des projets urbanistiques, les deux bureaux travaillent en parallèle, comme pour le centre-ville de Massy Palaiseau, au sud de Paris. « Chacun de nous va réaliser un bâtiment et apporter sa vision de la ville. » Ce fut aussi le cas pour l’extension sur la mer projetée en 2007 par Monaco. Le projet ambitieux, finalement abandonné par la principauté, réunissait les bureaux d’Elizabeth et de Christian, ainsi que Rem Koolhas et Franck Gehry.

L’Âge 3 et la densité heureuse

Dès le début de sa carrière, Christian de Portzamparc prendra ses distances avec Le Corbusier, en imaginant le concept de « Ville de l’Âge 3 ». « La ‘Ville de l’Âge 1’, c’est celle qui nous est arrivée depuis l’Antiquité : des rues, des îlots fermés. La ‘Ville de l’Âge 2’, celle des modernistes, devait faire place nette, tabula rasa. Plus de ville 1, place à une toute nouvelle manière d’habiter, de se déplacer (voies rapides, échangeurs)… Imaginez qu’en 40 ans, on aura plus construit que sur l’ensemble des siècles précédents ; on était sur une urbanisation frénétique et folle de l’espace. La ‘Ville de l’Âge 3’, c’est un retour à la ‘ville 1’. Il s’agit de transformer ‘l’âge 2’, d’en revenir aux rues, aux places, aux kiosques, à tout ce qui fait la qualité d’un quartier. Chaque projet doit donc analyser ce qui existe et est bien, et ce qui doit être modifié ou reconstruit… Tout en évitant le façadisme dont une ville comme Bruxelles a souffert par le passé. »

Quant à Elisabeth, elle a pu mettre sa vision en pratique en fondant à la fin des années 70 l’Atelier d’urbanisme participatif d’Antony (Hauts-de-Seine), axé sur les usages et l’identité des lieux. Elle y développera l' »architecture de liens », intégrant contexte physique et culturel pour une ville durable. « Cet atelier visait à transformer les quartiers historiques de cette ville, en tenant compte des besoins des habitants. » Parmi ses autres réalisations, on citera la gare du Bourget du Grand Paris, la Bibliothèque du Campus Condorcet, la Tour TIOC à Taïwan et le Musée de la Romanité, à Nîmes. « L’atelier se voulait expérimental, et intercommunal. On a ainsi réfléchi à l’ensemble des espaces, depuis le quartier Montparnasse jusqu’à Massy. »

Aujourd’hui, Christian de Portzamparc traduit la ville de l’âge 3 en « ville dense ». « Il s’agit d’explorer de nouvelles manières d’habiter. On peut parfaitement avoir trois cents logements mais là où un Georges Candilis imaginait 300 espaces identiques à fin de standardisation et de démocratisation, je viens avec l’idée qu’un appartement orienté au nord au 2e étage n’aura pas les mêmes caractéristiques que celui orienté au sud au 6e. En revanche, chaque habitant doit profiter au mieux de son bien. Il faut donc un équilibre entre les appartements. C’est ce que j’appelle la densité heureuse. » Un concept qu’Elizabeth complète : « La période actuelle est complexe sur les plans climatique, économique et social. On manque d’armes pour répondre à ces défis. Apportons au moins la beauté et l’harmonie dans notre quotidien. »

On terminera l’entretien par une question un peu bateau. Quel bâtiment existant auriez-vous aimé dessiner ? De manière touchante, chaque partie du couple choisit un bâtiment du pays de l’autre. Christian de Portzamparc : « Sans hésiter, le Sénat, à Brasilia, c’est le chef-d’œuvre du XXe siècle, la forme parfaite, même si ses abords sont trop vastes. » Elisabeth, pour sa part, évoque « l’émotion que me procure le Grand Palais lorsque j’arrive de l’est de Paris en longeant la Seine, et que je vois les rayons du soleil traverser la coupole. Il y a cette idée d’immatérialité, de transparence, d’absence de séparation entre intérieur et extérieur – je n’aime décidément pas les barrières dans les villes. En revanche j’aime la hiérarchisation de l’espace et le fait qu’un bâtiment ne doit pas être isolé de son contexte ».

En Belgique : « Le Musée Hergé est le projet le plus amusant de ma carrière »

Louvain-la-Neuve. En Belgique, seul Christian de Portzamparc a laissé son empreinte dans l’une de nos villes. Le Musée Hergé, à LLN, porte sa griffe. « J’ai adoré ce projet, réalisé avec en véritable complicité avec Fanny et Nick Rodwell. Il est situé un peu en dehors de la ville, accessible par une passerelle et je l’ai conçu en quatre parties, correspondantes aux quatre thématiques abordées dans les espaces d’exposition. Et j’ai fait en sorte de donner à voir à l’intérieur, comme on regarde des cases de bande dessinée. Même au niveau des couleurs, j’ai repris les codes d’Hergé. Et il fallait évidemment que le bâtiment s’inscrive dans la ligne claire chère au papa de Tintin. »

Louvain-la-Neuve - musee Herge: le musée Hergé de LLN ne déclarerait pas les rémunérations extras de ses employés, lors d'évènements nocturnes. (JC Guillaume)Louvain-la-Neuve - musee Herge: le musée Hergé de LLN ne déclarerait pas les rémunérations extras de ses employés, lors d'évènements nocturnes. (JC Guillaume)
Christian de Portzamparc, le Musée Hergé de LLN avec les fenêtres traitées comme des cases de BD. (JC Guillaume) © JC Guillaume

Bruxelles-Loi. Le projet remis pour le plan d’urbanisme visant à revoir la rue de la Loi et ses abords a été remporté par le bureau de Christian de Portzamparc. Verra-t-il le jour ? « That’s the question ». Toujours est-il que les idées apportées par l’architecte français ont été retenues, à savoir transformer cette espèce de boyau sombre où s’engouffrent les automobiles en un endroit bien plus convivial, avec des dégagements clairs, des échappatoires. « L’idée est de garder les immeubles en bon état et de détruire les autres, soit pour les remplacer par des nouveaux, soit par des jardins afin d’apporter des respirations spatiales, des allées nouvelles… »

Bruxelles-Europe. Le projet de Portzamparc est arrivé deuxième du concours et n’a donc pas été retenu. « On pourrait faire des livres entiers des projets de prestige non retenus. D’où l’importance aussi de travailler sur des projets plus classiques,