D’où vient le concept de « 1 % » auquel appartiennent ces gangs de bikers criminalisés ?

« Cela remonte à 1947, lors d’un rassemblement de motards organisé par l’AMA (American Motorcyclist Association) à Hollister, en Californie. Cet événement avait dégénéré en bagarres et en excès divers, provoquant une polémique à l’époque. Face à cela, l’AMA avait déclaré que 99 % des motards présents s’étaient bien comportés, laissant entendre qu’une infime minorité était responsable des troubles. En réaction, les clubs hors-la-loi ont revendiqué le terme de ‘1 %’ pour se démarquer et afficher fièrement leur statut de rebelles. Leurs membres portent d’ailleurs sur leur gilet un écusson en forme de losange avec l’inscription ‘1’. »

Hells Angels, Bandidos et Outlaws : « Ces clubs fonctionnent beaucoup par territoires et par zones d’influence, ce qui occasionne régulièrement des affrontements entre eux », explique notre expert François Farcy.Hells Angels, Bandidos et Outlaws : « Ces clubs fonctionnent beaucoup par territoires et par zones d’influence, ce qui occasionne régulièrement des affrontements entre eux », explique notre expert François Farcy.Hells Angels, Bandidos et Outlaws : « Ces clubs fonctionnent beaucoup par territoires et par zones d’influence, ce qui occasionne régulièrement des affrontements entre eux », explique notre expert François Farcy. ©photonewsLes Bandidos, l'un des trois MC du Big Four.Les Bandidos, l'un des trois MC du Big Four.Les Bandidos, l’un des trois MC du Big Four. ©D.R.Les Outlaws sont le troisième grand club de bikers présents sur le territoire. Les Blue Angels appartiennent également au Big Four, mais ils ne sont pas représentés en Belgique.Les Outlaws sont le troisième grand club de bikers présents sur le territoire. Les Blue Angels appartiennent également au Big Four, mais ils ne sont pas représentés en Belgique.Les Outlaws sont le troisième grand club de bikers présents sur le territoire. Les Blue Angels appartiennent également au Big Four, mais ils ne sont pas représentés en Belgique. ©photonews

Pourquoi le Hainaut, en Wallonie, attire-t-il particulièrement ces groupes ?

« Je ne pourrais pas identifier une raison unique, mais il y a toujours eu une forte présence de clubs de motards dans le Hainaut. Ces groupes entretiennent des relations étroites avec des MC établis dans le nord de la France, notamment dans la région de Lille. Par ailleurs, les zones frontalières sont souvent prisées pour les activités criminelles. Les groupes y trouvent des opportunités de développer des trafics transfrontaliers et cherchent à exploiter une certaine impunité en jouant sur les frontières, même si celle-ci tend à disparaître à mesure que la coopération policière se renforce. Un autre phénomène à l’œuvre est que lorsqu’un groupe s’installe dans une région, ses rivaux viennent souvent contester ce territoire. Leur présence est également liée au type d’activités criminelles qu’ils y développent. Par exemple, leur implantation dans le Limbourg est fortement associée au trafic de stupéfiants, et plus particulièrement aux drogues de synthèse. »

Les événements violents survenus lors du carnaval de Tournai vous ont-ils surpris ?

« Je ne connais pas les détails précis de ce qui s’est passé, mais les confrontations violentes entre bikers à l’occasion de manifestations publiques ne sont malheureusement pas rares. Avec l’arrivée du printemps, les clubs reprennent leurs sorties organisées, qu’ils appellent des ‘runs’. Sous couvert de balades motorisées, ils en profitent souvent pour rendre visite à d’autres clubs dans le but de les rallier à eux. Lors de ces rencontres, les MC rivaux se croisent, et cela donne régulièrement lieu à des affrontements. Il y a une dizaine d’années, alors que j’étais encore directeur judiciaire à la PJF de Mons-Tournai, je me souviens d’une bataille rangée survenue lors de la ducasse d’Ath, opposant des Bandidos et des Hells Angels. »

Gérer ces confrontations n’est pas simple pour les forces de l’ordre, n’est-ce pas ?

« En effet. Des mesures de police administrative sont prises pour encadrer l’organisation de ces ‘runs’, voire pour les interdire, tout comme certains de leurs événements, qui peuvent dégénérer en incidents graves. Par ailleurs, ces groupes s’efforcent de se donner une image plutôt sympathique en jouant sur leur appartenance au milieu de la moto, généralement perçu avec bienveillance par la population. Ils organisent aussi des actions caritatives, comme des collectes de fonds pour des enfants malades. C’est une manière pour eux de faire oublier leur côté sombre et les aspects purement criminels de leurs activités. Pourtant, au cours des vingt dernières années, de nombreux dossiers ont été ouverts à leur encontre en Belgique, en lien avec divers trafics. »

Comment ces clubs sont-ils structurés ?

« Cela dépend des clubs, bien sûr. Vous avez les grands ‘chapters’, les chapitres mères, qui ne sont pas toujours implantés en Belgique – on parle de ‘chapters Europe’ – et qui font partie d’un réseau de bandes criminelles à l’échelle internationale, avec une dépendance vis-à-vis de la Californie, berceau historique de ces groupes. Pour le reste, tous ces clubs qui se revendiquent du 1 % partagent des structures similaires, fondées sur des systèmes de recrutement et d’allégeance. Leurs membres gravissent progressivement les échelons : d’abord ‘hangarounds’, puis ‘prospects’, et enfin ‘full members’. Sur le plan hiérarchique, on trouve des secrétaires, des capitaines de route et des présidents. Leurs identifications sont également assez similaires, avec les célèbres AFFA et OFFO, pour ‘Angels Forever, Forever Angels’ et ‘Outlaws Forever, Forever Outlaws’. L’intensité de leur rivalité varie : on observe des périodes d’accalmie et des emballements selon leurs alliances et leurs mésalliances, avec des pactes de non-agression qui se font et se défont. Les dissidences, quant à elles, sont souvent source de conflits. Par exemple, la scission des Vakeso Drom par rapport aux Hells Angels a provoqué leur rapprochement avec les Bandidos. Des tensions naissent aussi de la volonté des 1 % de phagocyter des clubs qui ne font pas partie des Big Four, mais qui restent tout de même en marge de la légalité. Pendant longtemps, ce milieu s’est identifié aux États confédérés d’Amérique, arborant des drapeaux sudistes. Certains clubs étaient même ouvertement racistes, avec des slogans comme ‘No niggers, no muslims’. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui, puisqu’on trouve désormais des chapters de Hells Angels en Albanie, au Maroc et ailleurs. Cela provoque d’ailleurs des guerres intestines entre les anciennes et les nouvelles générations, comme ce fut le cas en Allemagne, où les nouveaux membres étaient principalement issus de la communauté turque. Mais tout cela est en constante évolution. »

« Les activités criminelles concernent principalement le trafic de stupéfiants et d’armes, le racket et, dans une moindre mesure, la prostitution. Cependant, tous les clubs ne sont pas impliqués de la même manière dans ces trafics, et lorsqu’ils le sont, ce n’est pas toujours à grande échelle »

Comment lutte-t-on contre le versant criminel de leurs activités, et quelle est la nature exacte de celles-ci ?

« La lutte repose sur une approche judiciaire classique, avec des enquêtes qui aboutissent à des condamnations. Récemment encore, des jugements ont été prononcés contre les Vakeso Drom à Liège. Quant à leurs activités criminelles, elles concernent principalement le trafic de stupéfiants et d’armes, le racket et, dans une moindre mesure, la prostitution. Cependant, tous les clubs ne sont pas impliqués de la même manière dans ces trafics, et lorsqu’ils le sont, ce n’est pas toujours à grande échelle. Ce qu’on observe beaucoup, en revanche, ce sont des luttes de territoire, derrière lesquelles se cachent souvent des pratiques de racket. Les violences entre groupes naissent de cette volonté de contrôler certaines zones et reflètent des rivalités réelles, parfois attisées par des litiges précis. Mais il arrive aussi que des affrontements éclatent de manière accidentelle, lorsque deux bandes se croisent sans que cela soit planifié, à l’occasion d’un événement, et que la situation dégénère en bagarre. »

Le milieu de la moto est généralement perçu avec bienveillance par la population. Il ne faut surtout pas confondre les groupes criminels avec les clubs de motards classiques.Le milieu de la moto est généralement perçu avec bienveillance par la population. Il ne faut surtout pas confondre les groupes criminels avec les clubs de motards classiques.Le milieu de la moto est généralement perçu avec bienveillance par la population. Il ne faut surtout pas confondre les groupes criminels avec les clubs de motards classiques. ©DOMINIQUE JACOVIDES / BESTIMAGE

Par rapport à d’autres organisations criminelles non-bikers, comment circule l’argent issu de leurs activités illégales ? Est-ce qu’un chapitre belge fait remonter de l’argent vers un chapitre européen ? Ont-ils recours à des circuits de blanchiment ?

« Les grands MC font partie d’une structure internationale, donc oui, il y a en permanence de l’argent et des avoirs qui remontent vers les chapitres mères en Belgique, en Europe et au-delà. Cela dit, je le répète, tous les clubs ne sont pas impliqués de la même manière dans la criminalité. Certains ne le sont qu’à un niveau très mineur, voire pas du tout. Ils ne fonctionnent pas non plus de manière monolithique. Dans certains clubs, seuls quelques membres se livrent à des activités criminelles ; dans d’autres, ce sont uniquement certains chapitres qui sont concernés, parfois en lien avec d’autres clubs ou d’autres organisations criminelles. Rien n’est figé. D’ailleurs, lorsqu’on parle de leur structure, elle n’a rien de secret. Elle est même tout à fait transparente, puisque vous trouvez facilement sur internet les pages web des clubs, qu’il s’agisse des Hells, des Bandidos ou des Outlaws, avec les noms de leurs présidents, et ainsi de suite. Leur visibilité est assumée, là où les organisations criminelles plus classiques cherchent au contraire à rester dans l’ombre. Eux, c’est l’inverse, ils se montrent ostensiblement, notamment en affichant leurs couleurs. Lorsqu’ils le peuvent, car en Allemagne, par exemple, il leur est interdit de le faire sur la voie publique. Aux Pays-Bas, certains chapters sont également frappés d’interdiction. Ils n’arborent dès lors leurs couleurs que dans des espaces privés. »

La culture biker est très présente dans ces milieux.

« Oui, elle remonte aux années 1940 et se retrouve dans tous les clubs de motards, y compris ceux qui ne sont pas criminels. Elle s’exprime à travers l’exaltation de la liberté et le culte de la Harley-Davidson. La moto constitue un véritable patrimoine, mais elle est aussi parfois l’objet de règlements de comptes, car il arrive qu’entre rivaux, on se vole les motos ou qu’on les confisque. Tout cela relève d’une codification des actes de provocation ou d’humiliation. Dans ce milieu, l’insulte suprême consiste à dérober les couleurs d’un autre club ou à les souiller. Cela équivaut à une déclaration de guerre totale. Voler le dossard d’un membre d’un club rival ou pire, rouler dessus, c’est l’assurance de provoquer des représailles. »

L’omerta est-elle la règle parmi eux ?

« Absolument. Lorsqu’un membre est interpellé, il assume très souvent seul l’ensemble des faits imputés à son groupe. Ils forment une communauté extrêmement soudée, qu’ils vivent comme une véritable fraternité. Si l’un d’eux rencontre des problèmes, il sera toujours soutenu et protégé par les autres. S’il doit quitter le pays pour se réfugier à l’étranger, il sera accueilli par son club. Leur leitmotiv est clair : ‘On ne touche pas à un frère’. »

« Ils forment une communauté extrêmement soudée, qu’ils vivent comme une véritable fraternité. Si l’un d’eux rencontre des problèmes, il sera toujours soutenu et protégé par les autres »

Lorsqu’on frappe à la porte des Hells Angels, des Bandidos ou des autres membres du cercle fermé des « un-pourcentistes », peut-on raisonnablement prétendre le faire uniquement par amour de la moto et de la culture biker ?

« Certains clubs le revendiquent, oui. Mais, quoi qu’il en soit, le recrutement et le parcours d’affiliation sont longs et très codifiés. Il faut d’abord être adoubé comme ‘hangaround’, puis on entame une période de stage en tant que ‘prospect’, qui peut durer plus ou moins longtemps. Ce n’est qu’à l’issue de cette période qu’on devient enfin membre à part entière du club, lors d’une cérémonie au cours de laquelle on reçoit ses couleurs, qu’on appelle des ‘rockers’. Vous avez le rocker supérieur, sous forme d’écusson incurvé placé en haut du dos, qui indique le nom du club ; le rocker inférieur, qui précise la localisation géographique du club ; et un patch central, qui représente l’emblème du club. Sur les gilets, le statut du membre apparaît également. Ce n’est que lorsqu’il devient ‘full member’ qu’il a le droit de porter les deux rockers et le logo du club. Tout cela relève de la partie folklorique de la culture moto. Après, un candidat signe-t-il automatiquement pour participer à des activités criminelles ? Cela dépend encore une fois d’un club à l’autre. Parmi les plus en vue, il est clair que celui qui, pendant sa période de prospect, commet un acte criminel à l’encontre d’un club rival gagnera plus rapidement ses galons. Vous verrez certains membres afficher sur leur veste des inscriptions comme ‘cop killer’. En tout état de cause, il est vrai qu’on grimpe plus vite dans la hiérarchie lorsqu’on possède un palmarès un peu plus chargé. »

A-t-on une estimation de leur nombre en Belgique ?

« Je ne connais pas de chiffres récents. C’est très fluctuant. Parmi les chapters belges, les plus grands clubs comptent généralement entre 20 et 40 membres. Et puis, il y a des clubs qui essaient de monter en puissance et recrutent plus largement pour s’imposer, parfois pour pouvoir rivaliser avec d’autres clubs ou s’installer sur un territoire. Cela dit, à l’échelle de la Belgique, les membres de ces clubs se comptent en centaines. »

Est-ce un phénomène en croissance ou plutôt stable ?

« À nouveau, c’est très variable. Je n’ai pas de données actualisées pour l’instant au niveau international, mais, selon mon estimation, c’est assez stable à l’heure actuelle, avec parfois des pics lorsque de nouveaux clubs se développent. Néanmoins, sur les vingt dernières années, il y a eu une augmentation importante, notamment en raison de la multiplication des clubs ‘1 %’. Il y a vingt-cinq ou trente ans, on n’avait que les fameux Big Four, puis il y a eu toutes ces dissidences avec l’apparition de nouveaux clubs. La prolifération de ces groupes a donc entraîné un recrutement plus important chez les uns et les autres, dans un contexte de rivalité accrue, ce qui a automatiquement occasionné une augmentation. »

Y a-t-il une unité de la police judiciaire fédérale qui s’occupe spécifiquement de ces bandes de bikers ?

« Nous avons, depuis plus de trente ans, un service central à Bruxelles qui travaille sur cette thématique. Et puis, au sein des polices judiciaires, il existe des spécialisations en matière d’approche des groupes criminels, mais sans que cela se limite aux bikers. »

Notre grand témoin

François Farcy est commissaire divisionnaire et directeur de la police judiciaire fédérale (PJF) de Liège. Criminologue, il est chargé de cours à l’École nationale de recherche de la police fédérale à Bruxelles. Spécialiste reconnu de la criminalité organisée, il connaît notamment bien les bandes de bikers criminalisées pour avoir dirigé des enquêtes à leur encontre lorsqu’il était directeur judiciaire dans l’arrondissement de Mons-Tournai.François Farcy est commissaire divisionnaire et directeur de la police judiciaire fédérale (PJF) de Liège. Criminologue, il est chargé de cours à l’École nationale de recherche de la police fédérale à Bruxelles. Spécialiste reconnu de la criminalité organisée, il connaît notamment bien les bandes de bikers criminalisées pour avoir dirigé des enquêtes à leur encontre lorsqu’il était directeur judiciaire dans l’arrondissement de Mons-Tournai.François Farcy est commissaire divisionnaire et directeur de la police judiciaire fédérale (PJF) de Liège. Criminologue, il est chargé de cours à l’École nationale de recherche de la police fédérale à Bruxelles. Spécialiste reconnu de la criminalité organisée, il connaît notamment bien les bandes de bikers criminalisées pour avoir dirigé des enquêtes à leur encontre lorsqu’il était directeur judiciaire dans l’arrondissement de Mons-Tournai. ©D.R.