Vive le trop, l’accumulation, les mélanges, les motifs… Et pourquoi pas l’outrance ! Dans un monde où la déco ne fait plus de vague, coincée entre palettes naturelles et meubles sages, le maximalisme est un acte militant : défendre le droit de montrer tout que l’on aime et donc ce que l’on est.

Faites preuve de courage, soyez maximaliste ! Tel pourrait être le cri de ralliement de l’architecte d’intérieur allemande installée à Londres, Miriam Frowein. Capable de se plier aux demandes de ses clients – elle a récemment travaillé pour la propriétaire d’une maison conçue par Jacques Couëlle, bâtiment tout en courbes organiques dont la force mérite la retenue en termes d’aménagement -, son cœur bat cependant pour l’excès. «Cela me rend heureuse quand on me demande d’agencer appartements et maisons avec une vision maximaliste, sourit-elle. Pour moi cela rime avec joie de vivre. On sort du monochrome, des associations attendues pour aller vers des mélanges plus osés de couleurs, de motifs, de formes. C’est un peu comme un ragoût. Tu mets ensemble de nombreux ingrédients très différents dans une cocotte, de façon spontanée, un peu au feeling, et cela donne un résultat absolument délicieux. J’adore ça !»

Sortir des recettes balisées de la déco du moment pour créer un endroit qui nous ressemble, où l’on se sent vraiment bien, comme on concocte un plat merveilleux sans ouvrir un livre de cuisine, voilà ce qu’est le maximalisme du point de vue de ses adeptes. «Pour moi, c’est assez naturel cette façon de mixer les références sans complexe et sans limite, complète Miriam. J’ai grandi en Allemagne où les foyers gardent précieusement les meubles, luminaires, la vaisselle… hérités de leurs proches. Ils ont l’impression de conserver à travers cela une part de leur enfance. Et ils n’hésitent pas à combiner ce patrimoine avec leurs acquisitions. On se rend alors compte qu’un canapé italien contemporain peut parfaitement cohabiter avec un bahut du XVIIIe siècle parce que cela reflète une identité. C’est ça aussi le maximalisme.» À l’heure où des gourous autoproclamés du bon goût dictent sur les réseaux sociaux et ailleurs, depuis leur foyer sans âme, des règles pour rentrer dans leurs moules, un tel discours fait un bien fou.

Dans son appartement parisien, Angelo Sensini, fondateur d’une agence de relations de presse experte dans le luxe, expose ses collections et ses trouvailles pour créer un univers évocateur, riche en souvenirs.
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Et, il y a sans aucun doute un vent de liberté qui souffle dans les rayons des bibliothèques surchargées, qui effleure les murs parés de teintes folles, de papiers peints floraux, qui virevolte autour des tables basses sur lesquelles trônent bougeoirs variés et autres vases de toutes sortes débordant de végétaux.

Derrière le décor, les souvenirs…

Oui, il existe un autre monde que celui de l’épure, du minimum syndical, du confort par le vide, de l’essentiel. La preuve chez Angelo Sensini, fondateur d’une agence de relations publiques spécialisée dans le luxe. L’homme, passionné de beau, est un collectionneur compulsif depuis l’enfance. Miniatures du XVIIIe siècle, papillons naturalisés, argenterie, vaisselle… Il ne peut pas résister à une belle pièce. Et il met en scène avec art et générosité ses trouvailles dans son appartement à Paris et dans sa maison de Pantelleria. « Cet amour des meubles et objets m’a été transmis par mes parents. Il est en moi depuis que je suis tout petit. Nous passions beaucoup de temps à aller aux puces. J’ai tout de suite développé un intérêt pour cette activité. Ce sont les formes qui m’ont d’abord attiré et d’ailleurs je présente souvent mes objets en les regroupant par silhouettes similaires. Mais la matière s’est aussi imposée comme un axe de mise en scène de mes accumulations. »

Dans sa cuisine, sucriers, beurriers, timbales, coupelles… en argent forment un ensemble à la fois fonctionnel et décoratif qui déclenche immédiatement commentaires et admiration. « Chacun de mes ensembles raconte une histoire d’objets, de matériaux, d’usages. J’ai ainsi un placard sans porte qui accueille toutes sortes de verres d’époques distinctes. Ils sont utiles mais ainsi présentés, ils évoquent un tableau qui satisfait l’œil, poursuit Angelo. C’est aussi une façon de valoriser des souvenirs. Quand je circule chez moi, je me remémore où j’ai trouvé telle pièce ou bien qui me l’a offerte : cela nourrit mes pensées, c’est, en quelque sorte, voyage », s’émeut celui qui, loin d’investir des sommes folles dans sa quête de trésors, adore par-dessus tout les petites choses sans valeur mais qui lui ressemblent et lui parlent. C’est peut-être cette capacité à conjuguer des éléments qui ont du sens qui font que ces intérieurs bien remplis suscitent l’admiration. « Tous ceux qui viennent chez moi me disent que c’est incroyable, que l’on se sent bien, qu’il y a de bonnes ondes même si certains ajoutent qu’ils ne pourraient pas vivre dans un tel environnement. Ce que je comprends ! »

Pour Marin Montagut, il est impossible de vivre sans être entouré d’objets qui lui parlent, éveillent sa créativité…
Romain Ricard

Même réaction chez Marin Montagut. Cet illustrateur et créateur dont la boutique du 48 rue Madame, à Paris, reflète son immense affection pour l’artisanat et les objets remarque les regards émerveillés quand il fait visiter sa maison normande ou celle cachée dans une allée privée de la capitale. Lui aussi a grandi dans une famille férue de mobilier et d’accessoires. « Mes parents étaient antiquaires et ils m’ont transmis le virus de la collectionnite aiguë ! Je crois que je n’ai jamais su ce qu’est le minimalisme. Pour moi, il faut être entouré d’objets pour bien vivre et travailler. Pour créer, il me faut un univers riche où mes découvertes, mes coups de cœur dialoguent. »

Un petit théâtre du quotidien

Comme Angelo, Marin décore selon son instinct et aime « les groupes ». « Je vais associer des catégories : assiettes, ex-voto, plâtres, palettes… J’imagine des murs à merveilles comme des tableaux en 3D. Je compare ma façon de faire à la conception de décors de théâtres. Il y a quelque chose d’assez enfantin dans cette approche : quand on est petit, on crée avec un rien un univers pour jouer, pour mettre en scène ses histoires. C’est ça ma vision du maximalisme : cette capacité à s’entourer de choses qui conversent et permettent de construire un cadre sensé pour le quotidien, d’installer une identité forte, la sienne. » Et Marin ne s’offusque pas des remarques du type : « chez toi, il ne faut pas craindre de faire la poussière pendant des heures ». Car, comme Angelo, il sait que la question du ménage et du rangement est centrale pour orchestrer cette démesure qui peut vite virer au chaos. « Cela fait partie des obligations, c’est une discipline à avoir qui est la base de cette esthétique. Tout doit être rangé au fur et à mesure, propre, insiste Angelo. Chez moi je vois immédiatement si quelque chose a été déplacé. Je remets tout, toujours, exactement, au même endroit. C’est la garantie d’un effet presque muséal. »


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Il n’est donc pas si simple d’être un adepte du maximalisme – face à lui, le minimalisme avec ses réflexes de tri, de non-attachement, est presque un choix aisé – : il faut un œil, de l’organisation… Pour le designer, les Anglo-Saxons parlent d’ailleurs de « cluttercore » que l’on peut traduire par l’esthétique du désordre assumé. Et le terme commence à avoir du succès sur les réseaux sociaux, porté par les réalisations de personnalités, comme la décoratrice Laura Gonzalez, qui depuis longtemps ont choisi leur camp. Cet intérêt croissant est peut-être dû au fait que le maximalisme est une façon d’être soi, pleinement. Il permet de s’affirmer à travers ce que l’on possède, ce que l’on aime. Ces débordements subtilement maîtrisés, symbolisent une forme de bien-être, une acceptation de ce que l’on est. Il est donc grand temps de montrer réellement, sans crainte des jugements, à quoi ressemble votre beauté intérieure !